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Le coupé décalé s'envole au Bataclan

Retour sur une chaude soirée


Paris 

18/04/2005 - 

La nouvelle scène ivoirienne s’emparait samedi 16 à partir de 0h du Bataclan pour une Nuit du coupé-décalé. Une tendance musicale qui fait fureur aussi bien dans les boîtes afro des capitales européennes que dans celles du Continent. Pendant quelques heures, la salle fut transformée en temple éphémère de la fête, opposant l’insouciance et l’ "amusement" aux problèmes socio-politiques d’un pays qui attend toujours la paix. 


 
 
Tandis qu’à l’approche de minuit une foule compacte se presse aux abords du Bataclan, le staff de Désiré Kouadio, organisateur de la soirée, s’affaire fébrilement pour achever la transformation de la salle de concert en discothèque géante. Les caisses de whisky et de champagne s’empilent derrière le bar, la mention "réservé" est déposée sur les tables qui surplombent la piste de danse. Des brochettes circulent, venues d’on ne sait où, signe que ce soir, Paris sera plus proche que jamais de Treichville ou de Yopougon, hauts-lieux des nuits abidjanaises.

DJ Kitoko et DJ Polio sont en place, ils vont assurer l’échauffement du public qui fait son entrée. Kitoko lance les premières rafales de mots-clefs emblématiques du coupé-décalé : "s’envolement, sagacité, molare, bien galopper" ou encore des onomatopées telles que : "cricatacricatacricatacricata…bom bom !" Formellement, tout le coupé-décalé tient dans ce principe : une musique électronique enregistrée, et un animateur qui enchaîne des phrases interminables composées de mots et de sons visant à "ambiancer" la foule. La salle est désormais bondée. On appelle les artistes qui se sont égayés dans la salle, à rejoindre les coulisses pour que le show tant attendu démarre. Bref, tous les acteurs sont là – ou presque.
Manquent à l’appel deux habitués des nuits afro-parisiennes,  Douk Saga et DJ Jacob, qui s’affichent pourtant comme les "concepteurs" du coupé-décalé.

Le son de "Paridjan"

 
  
 
Le phénomène n’est pas né à Abidjan, mais dans le milieu de la diaspora ivoirienne à Paris. Les arpenteurs professionnels des nuits afro-parisiennes s’inventent un univers dont les maîtres mots sont la sape, la frime, l’argent et la dépense faciles. Un collectif informel qui prend le nom de Jet Set, et brille par ses frasques dans les discothèques. Un producteur s’entiche de leurs délires et propulse deux d’entre eux - Douk Saga et DJ Jacob - sur un disque. A l’été 2003, tandis que la Côte d’Ivoire s’enlise dans un "ni paix ni guerre" tendu, la sagacité (du nom de la danse mise au point par Douk Saga) prend comme un feu de brousse sur le berges de la lagune Ebrié. Dans un paysage musical alors dominé par la musique guerrière et patriotique, le coupé-décalé arrive comme une bouffée d’oxygène pour faire oublier le contexte difficile dans lequel vivent les Ivoiriens. Mais les paroles qui jalonnent les chansons, si futiles soient elles,  suscitent au pays des polémiques. Car dans l’argot populaire d’Abidjan, couper signifie escroquer. Décaler, s’en aller. Une remake de "prends l’oseille et tire toi" à la sauce graine, en somme.

La rumeur sulfureuse qui accompagne nos jet-setteurs ne fait que s’amplifier lorsqu’ils débarquent dans les boîtes de nuits abidjanaises à bord de grosses voitures, cigare aux lèvres, arborant la griffe des grands couturiers. En sautoir, de grosses liasses de billets de banque qu’ils distribuent au DJ-louangeur, le reste étant littéralement jeté au hasard des danseurs. Dans le jargon du coupé-décalé, on appelle cela faire sa pro-dada (sa promotion) en travaillant les gens (en distribuant de grosses coupures). 

Certes, on aurait aimé entendre la réponse des deux précurseurs, Douk Saga et DJ Jacob, sur ce point sémantique. Mais, bien qu’annoncés en tête d’affiche, ils brillent ce samedi soir par leur absence. Le premier aurait préféré, d’après les organisateurs, honorer un contrat plus juteux à Ndjamena, le second aurait raté son avion en provenance de Lagos. Le public ne semble pas en avoir pris ombrage, qui se démène sur une piste saturée de monde. Un à un, les DJs défilent sur la scène.

Coupé-décalé contre ndombolo

 
 
Dans les loges du Bataclan,  Mollah Omah alias le Molare s’apprête à enfiler sa rutilante tenue de scène blanche. Un ensemble ultra-moulant dont le pantalon s’épanouit en pattes d’éléphant. Issu d’une famille aisée, ce jeune homme venait de finir ses études de marketing à Paris lorsqu’il a intégré la Jet Set naissante. Comme les autres, il n’avait rien d’un musicien quand l’aventure coupé-décalé s’est emballée. Suite au succès de la sagacité, il a enregistré son album et vient ce soir faire le show, tout en supervisant les DJs qui ont pris la relève. Car les disc jockeys qui officiaient dans la capitale ivoirienne se sont emparés de cette musique pour en devenir les animateurs, faisant pleuvoir les dédicaces dans l’attente d’une reconnaissance sonnante et trébuchante. Exactement ce que font les atalaku (ou animateurs) qui sont les stars des grands orchestres congolais d’aujourd’hui. C’est ce que confirme DJ Caloudji, ex-résident de la discothèque 5ème Avenue à Abidjan, qui a repris le nom d’un célèbre atalaku de Kinshasa. Fan de musique congolaise, Caloudji va jusqu’à pêcher des mots en lingala pour les intégrer dans ses chansons (comme sentiment moko).

Bref, avec son cocktail de louanges, de fric et de frime, le coupé décalé chasse résolument sur les terres du ndombolo, et parvient même à le supplanter en Afrique de l’ouest. Comme en RDCongo, les mots de l’actualité sont récupérés et vidés de leur sens immédiat pour n’en garder que le pouvoir évocateur et médiatique. Dans le monde de l’ambiance facile, Bill Clinton et Bill Gates habitent à Kinshasa, Arafat et le Mollah Omar entre Paris et Abidjan.

Pour clore ce parallèle, rappelons que ces deux tendances musicales ultra-populaires en Afrique francophone ont toutes deux explosé dans un contexte de crise. Comme si la crise générait d’elle-même le besoin d’un éphémère opium capable de l’éclipser.

"On a envie de danser, mais qu’est-ce qu’on apprend ?" interroge Célio du groupe de zouglou Les Garagistes, également à l’affiche de ce concert. Peu de choses, en effet. Mais tel n’était pas le propos de la soirée, qui fit - à grands renforts d’invités surprise (Magic System, Keisha, le 113…) - danser un public très jeune  débordant amplement celui de la diaspora ivoirienne. Une jeunesse venue aussi fêter, avec Claudy Siar en maître de cérémonie, le dixième anniversaire de l’émission Couleurs Tropicales qui ouvre régulièrement au monde une fenêtre sur "Paridjan" et son coupé-décalé.

Vladimir  Cagnolari