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Reportage


Gabao Hip Hop

La scÚne gabonaise en ébullition


Libreville 

09/06/2005 - 

La troisiĂšme Ă©dition du festival Gabao Hip hop s’est dĂ©roulĂ©e du 24 mai au 5 juin dernier. Dix jours de rencontres et de festivitĂ©s qui ont permis Ă  Libreville de s’affirmer comme une des places fortes du rap africain. L’occasion idĂ©ale pour faire un tour d’horizon de cette scĂšne en pleine effervescence.


 
 
Jules Kamdem Taguiawa est un homme obstinĂ©. Cela fait trois ans qu’il milite pour la reconnaissance du rap gabonais sur la scĂšne internationale et qu’il tente de faire de ces Gabao Hip-hop le rendez-vous incontournable de cette mouvance en Afrique centrale. Avec le soutien, entre autres, de l’Unesco et de l’Agence de la francophonie, Jules Kamdem prouve avec cette manifestation que la scĂšne gabonaise, aujourd’hui peu connue, jouit d’un potentiel aussi fort que celle du SĂ©nĂ©gal, qui domine le secteur depuis l’apparition de ce courant musical sur le continent, voici une vingtaine d’annĂ©es.

Le rap des mappanes (des bidonvilles) contre celui du bord de mer et de ses immeubles de luxe climatisĂ©. Le rap ici est la rĂ©sultante de ces deux extrĂȘmes dans un pays oĂč le mouvement rap a eu pour marraine l’ancienne Ă©pouse du prĂ©sident Bongo, aujourd’hui connue sous son nom d’artiste, Patience Dabany. Au dĂ©but des annĂ©es 80, fascinĂ©e par cette AmĂ©rique oĂč elle Ă©migrera aprĂšs sa sĂ©paration d'avec son Ă©poux, madame Bongo fait venir Ă  Libreville Turbo, un des prĂ©curseurs de la scĂšne breakdance amĂ©ricaine et alors danseur de Michael Jackson. Il n’est pas alors encore question de musique, mais de smurf, cette danse gestuelle qui sera Ă©galement Ă  la genĂšse de la culture hip hop en France. Avec l’arrivĂ©e des premiĂšres chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision par satellite, les jeunes Gabonais dĂ©couvrent comme ceux de tout un continent ce rythme qui les change des traditionnelles rumbas sur lesquelles dansent leurs aĂźnĂ©es depuis trente ans.

Plus mystĂ©rieux que le rap amĂ©ricain, Ă  l’image de son identitĂ© forgĂ©e par les rites sĂ©culaires de leur profonde forĂȘt, le rap gabonais n’est pas pour autant un mouvement politisĂ©. Dans un pays oĂč la libertĂ© d’expression existe rĂ©ellement, les mĂ©dias veillent nĂ©anmoins Ă  ce que certaines limites ne soient pas franchies, et les rappeurs de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, au dĂ©but des annĂ©es 90, les V2A4 ou Possee X ont fait les frais de titres interdits Ă  la radio et Ă  la tĂ©lĂ©vision. Depuis lors, rĂšgne une certaine autocensure et les thĂšmes abordĂ©s sont plutĂŽt les filles, le sida et la rue ; la politique reste encore un sujet tabou, mĂȘme en cette annĂ©e d’élection prĂ©sidentielle. Pourtant, le pouvoir n’hĂ©site pas Ă  faire appel aux rappeurs pour inciter les jeunes Ă  venir voter. Le projet Bouge ton vote montre l’intĂ©rĂȘt que le politique porte Ă  ce mouvement pour fĂ©dĂ©rer la jeunesse. Mais certains rappeurs de l’underground n’ont pas apprĂ©ciĂ© cette rĂ©cupĂ©ration et clament Ă  qui veut l’entendre : "Pour des liasses, vous avez vendu votre face"

A Libreville, les rappeurs ont inventĂ© leur propre dialecte, le MoliĂšre des mappanes, une forme de verlan local qui permet aux moins lettrĂ©s d’avoir leur propre culture, trĂšs lointaine d’un systĂšme Ă©ducatif que certains ont fui dĂšs leur plus jeune Ăąge. Mais il n’est pas rare de voir quelques jeunes en mal de crĂ©ativitĂ© revenir sur les bancs de l’école dans l’espoir de pouvoir Ă©crire ces chansons qui leur ouvriraient les portes d’une vie meilleure.

Comme dans les autres capitales africaines, le rap a Ă©voluĂ© jusqu’à prendre la coloration nationale, et l’on parle dĂ©sormais d’identitĂ© Gabao. Un artiste comme Nzanga a créé le ragga-ikoku, d’autres se sont mis au bwiti-rap. Parmi les stars du moment, il faut citer Moveizhaleine, DBS, Secta’a, Hayoe ou B Good le rasta. Mais ceux qui font vraiment l’unanimitĂ© autour d’eux sont les artistes du label Eben.

 
  
 
Autour du producteur Eric Benquet, un collectif de sept rappeurs, Ba’Ponga, Masta Kudi, K Prim, La Fuente, KĂŽba et K Di, forment le groupe Eben and Family. RĂ©vĂ©lation 2003 aux Koras Awards de Johannesburg, Eben and Family a donnĂ© une image positive du rap gabonais aux 500 millions de tĂ©lĂ©spectateurs qui regardent cette manifestation. D’ailleurs, le prĂ©sident gabonais ne s’y est pas trompĂ© en les recevant au Palais prĂ©sidentiel aprĂšs qu’ils eurent Ă©tĂ© accueillis par 8.000 personnes Ă  l’aĂ©roport LĂ©on Mba. Eben and Family a ainsi vĂ©hiculĂ© une image favorable du rap gabonais avec un look mĂ©langeant smoking et peintures traditionnelles. Depuis lors, on a pu les voir au SĂ©nĂ©gal, au Mali ou au BĂ©nin. Pour Eric Benquet, le rap doit prendre la place du ndombolo : "A nouvelle gĂ©nĂ©ration, nouvelle mentalitĂ©. Il faut prouver qu’on peut danser sur le rap. Les textes sont importants, mais la danse aussi. Il faut donner l’espoir pour que les habitudes Ă©voluent".

Mais produire au Gabon est pĂ©rilleux. Le marchĂ© est tellement rĂ©duit –une vente de 5OO exemplaires est considĂ©rĂ©e comme satisfaisante- et les droits d’auteurs toujours aussi inexistants, que les producteurs sont contraints de se tourner vers l’international et d’éventuelles ventes via Internet. Quant aux artistes, seuls les cachets de leurs spectacles leurs permettent de vivre. Et, lĂ  encore, certains n’hĂ©sitent pas Ă  payer de leur poche pour jouer Ă  l’étranger dans l’espoir de faire monter leur cĂŽte au pays. Mais le rap n’en demeure pas moins le seul espoir pour cette jeunesse en mal de repĂšres de sortir des vicissitudes du quotidien. D’oĂč une crĂ©ativitĂ© qui lui permettra sans aucun doute d’égaler la scĂšne sĂ©nĂ©galaise.

 


   TROIS QUESTIONS A MAAT SEIGNEUR LION, DE MOVAIZHALEINE

Un rappeur peut-il vivre de son art au Gabon ?
Il y a un manque flagrant de structures. Du coup, on se dĂ©brouille, c’est le systĂšme D. L’artiste est aussi le distributeur, il fait sa promo, tout est artisanal. C’est un vĂ©ritable dĂ©fi de faire comme les SĂ©nĂ©galais.

Vous ĂȘtes un des deux leaders de Movaizhaleine. Vous vivez au Gabon, Lord Ekomy Ă  Paris. Comment faites-vous pour travailler au prochain album ?
C’est vraiment difficile. On est obligĂ© de travailler via le Net. Il m’envoie les musiques, on s’accorde par tĂ©lĂ©phone ou par mail sur le thĂšme qu’on souhaite aborder. Une fois que la musique me parvient, je pose les voix et je lui renvoie le fichier, qu’il mixe. Merci le Net.

Votre popularitĂ© commence Ă  s’exporter ?
On a jouĂ© dans des festivals au SĂ©nĂ©gal, au BĂ©nin, en France. Il y a un vĂ©ritable rĂ©seau qui se met en place pour le rap en Afrique. Awadi est Ă  la base du projet. C’est vraiment bien pour nous que de telles structures soient mises en place.

Pierre  René-Worms