Reportage
LibrevilleÂ
09/06/2005 -Â
|
|
Le rap des mappanes (des bidonvilles) contre celui du bord de mer et de ses immeubles de luxe climatisĂ©. Le rap ici est la rĂ©sultante de ces deux extrĂȘmes dans un pays oĂč le mouvement rap a eu pour marraine lâancienne Ă©pouse du prĂ©sident Bongo, aujourdâhui connue sous son nom dâartiste, Patience Dabany. Au dĂ©but des annĂ©es 80, fascinĂ©e par cette AmĂ©rique oĂč elle Ă©migrera aprĂšs sa sĂ©paration d'avec son Ă©poux, madame Bongo fait venir Ă Libreville Turbo, un des prĂ©curseurs de la scĂšne breakdance amĂ©ricaine et alors danseur de Michael Jackson. Il nâest pas alors encore question de musique, mais de smurf, cette danse gestuelle qui sera Ă©galement Ă la genĂšse de la culture hip hop en France. Avec lâarrivĂ©e des premiĂšres chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision par satellite, les jeunes Gabonais dĂ©couvrent comme ceux de tout un continent ce rythme qui les change des traditionnelles rumbas sur lesquelles dansent leurs aĂźnĂ©es depuis trente ans.
Plus mystĂ©rieux que le rap amĂ©ricain, Ă lâimage de son identitĂ© forgĂ©e par les rites sĂ©culaires de leur profonde forĂȘt, le rap gabonais nâest pas pour autant un mouvement politisĂ©. Dans un pays oĂč la libertĂ© dâexpression existe rĂ©ellement, les mĂ©dias veillent nĂ©anmoins Ă ce que certaines limites ne soient pas franchies, et les rappeurs de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, au dĂ©but des annĂ©es 90, les V2A4 ou Possee X ont fait les frais de titres interdits Ă la radio et Ă la tĂ©lĂ©vision. Depuis lors, rĂšgne une certaine autocensure et les thĂšmes abordĂ©s sont plutĂŽt les filles, le sida et la rue ; la politique reste encore un sujet tabou, mĂȘme en cette annĂ©e dâĂ©lection prĂ©sidentielle. Pourtant, le pouvoir nâhĂ©site pas Ă faire appel aux rappeurs pour inciter les jeunes Ă venir voter. Le projet Bouge ton vote montre lâintĂ©rĂȘt que le politique porte Ă ce mouvement pour fĂ©dĂ©rer la jeunesse. Mais certains rappeurs de lâunderground nâont pas apprĂ©ciĂ© cette rĂ©cupĂ©ration et clament Ă qui veut lâentendre : "Pour des liasses, vous avez vendu votre face".
A Libreville, les rappeurs ont inventĂ© leur propre dialecte, le MoliĂšre des mappanes, une forme de verlan local qui permet aux moins lettrĂ©s dâavoir leur propre culture, trĂšs lointaine dâun systĂšme Ă©ducatif que certains ont fui dĂšs leur plus jeune Ăąge. Mais il nâest pas rare de voir quelques jeunes en mal de crĂ©ativitĂ© revenir sur les bancs de lâĂ©cole dans lâespoir de pouvoir Ă©crire ces chansons qui leur ouvriraient les portes dâune vie meilleure.
Comme dans les autres capitales africaines, le rap a Ă©voluĂ© jusquâĂ prendre la coloration nationale, et lâon parle dĂ©sormais dâidentitĂ© Gabao. Un artiste comme Nzanga a créé le ragga-ikoku, dâautres se sont mis au bwiti-rap. Parmi les stars du moment, il faut citer Moveizhaleine, DBS, Sectaâa, Hayoe ou B Good le rasta. Mais ceux qui font vraiment lâunanimitĂ© autour dâeux sont les artistes du label Eben.
|
|
Mais produire au Gabon est pĂ©rilleux. Le marchĂ© est tellement rĂ©duit âune vente de 5OO exemplaires est considĂ©rĂ©e comme satisfaisante- et les droits dâauteurs toujours aussi inexistants, que les producteurs sont contraints de se tourner vers lâinternational et dâĂ©ventuelles ventes via Internet. Quant aux artistes, seuls les cachets de leurs spectacles leurs permettent de vivre. Et, lĂ encore, certains nâhĂ©sitent pas Ă payer de leur poche pour jouer Ă lâĂ©tranger dans lâespoir de faire monter leur cĂŽte au pays. Mais le rap nâen demeure pas moins le seul espoir pour cette jeunesse en mal de repĂšres de sortir des vicissitudes du quotidien. DâoĂč une crĂ©ativitĂ© qui lui permettra sans aucun doute dâĂ©galer la scĂšne sĂ©nĂ©galaise.
TROIS QUESTIONS A MAAT SEIGNEUR LION, DE MOVAIZHALEINE
Un rappeur peut-il vivre de son art au Gabon ?
Il y a un manque flagrant de structures. Du coup, on se dĂ©brouille, câest le systĂšme D. Lâartiste est aussi le distributeur, il fait sa promo, tout est artisanal. Câest un vĂ©ritable dĂ©fi de faire comme les SĂ©nĂ©galais.
Vous ĂȘtes un des deux leaders de Movaizhaleine. Vous vivez au Gabon, Lord Ekomy Ă Paris. Comment faites-vous pour travailler au prochain album ?
Câest vraiment difficile. On est obligĂ© de travailler via le Net. Il mâenvoie les musiques, on sâaccorde par tĂ©lĂ©phone ou par mail sur le thĂšme quâon souhaite aborder. Une fois que la musique me parvient, je pose les voix et je lui renvoie le fichier, quâil mixe. Merci le Net.
Votre popularitĂ© commence Ă sâexporter ?
On a jouĂ© dans des festivals au SĂ©nĂ©gal, au BĂ©nin, en France. Il y a un vĂ©ritable rĂ©seau qui se met en place pour le rap en Afrique. Awadi est Ă la base du projet. Câest vraiment bien pour nous que de telles structures soient mises en place.
Pierre René-Worms
Â
03/06/2005 -Â
03/03/2005 -Â
16/11/2004 -Â
28/04/2004 -Â
27/02/2004 -Â