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L'Afrique aux mains des pirates

La culture africaine saignée par la contrefaçon des oeuvres musicales


Paris 

03/08/2005 - 

Dans les boutiques et sur les marchĂ©s de YaoundĂ©, Bamako ou Dakar, les copies pirates de cassettes et CD sont si nombreuses qu’il est parfois difficile de se procurer un album officiel. À l’image de Mali K7, obligĂ©e de stopper ses activitĂ©s pendant quelques mois cette annĂ©e, l’industrie africaine de la musique est aujourd’hui dangereusement menacĂ©e par le dĂ©veloppement de ce commerce illĂ©gal.


 
 
Il n’y avait pas d’autre solution. Le 16 mars 2005, l’un des poumons de la musique malienne a cessĂ© de fonctionner. Mali K7 dĂ©cidait de mettre la clĂ© sous la porte, temporairement dans un premier temps. La sociĂ©tĂ© dirigĂ©e et fondĂ©e par Philippe Berthier, un Français installĂ© Ă  Bamako depuis vingt ans, Ă©tait en cessation de paiement. MĂȘme situation critique et mĂȘmes consĂ©quences pour Seydoni Mali, autre poids lourd de l’industrie locale de la musique. La cause ? Le piratage et la concurrence dĂ©loyale qu’il impose : alors qu’une cassette pirate se nĂ©gocie 750 CFA (0,75 euro), il faut dĂ©bourser deux fois plus pour se procurer la version lĂ©gale.

Le mal n’est pas nouveau, mais il semble s’ĂȘtre amplifiĂ©, au point qu’il risque d’étouffer la production musicale en Afrique. Et avec elle, les artistes. Le phĂ©nomĂšne n’épargne quasiment aucun pays sur l’ensemble du continent. Selon la FĂ©dĂ©ration internationale de l’industrie phonographique (IFPI), un disque sur trois vendus dans le monde en 2004 Ă©tait piratĂ©. Dans de nombreux pays africains, le taux dĂ©passerait les 90%. L’estimation reste difficile Ă  vĂ©rifier, mais la chute abyssale des ventes de cassettes officielles constatĂ©e par les maisons de disques au cours des derniĂšres annĂ©es apporte une indication plus objective, indiscutable.

 
  
 
"Ce qui se passe aujourd’hui existe depuis trente ans", explique le SĂ©nĂ©galais Ibrahima Sylla, patron du label Syllart et producteur expĂ©rimentĂ©. "Ceux qui piratent sont Ă  DubaĂŻ, Ă  Oman. Ils fabriquent les cassettes et CD, remplissent des containers qui partent par bateau et ils viennent polluer l’Afrique Ă  partir de la Tanzanie pour l’Afrique de l’Est et australe, de l’Angola pour toute l’Afrique centrale, et du Togo pour toute l’Afrique de l’Ouest. Ce sont leurs trois bases d’acheminement." La filiĂšre est organisĂ©e, le circuit parfaitement rodĂ©. Au fil des annĂ©es, les dĂ©lais de production des pirates ont Ă©tĂ© raccourcis, rĂ©duisant de fait la durĂ©e de vie des albums lĂ©gaux. "Quand tu produis un grand artiste comme Koffi Olomide ou Salif Keita, tu fais un premier tirage de 500 ou 1000 exemplaires, et c’est tout ce que tu vendras", poursuit Sylla.

ParallĂšlement Ă  ce rĂ©seau de contrefaçon massive existant – et dĂ©noncĂ© – depuis longtemps, un piratage plus local s’est dĂ©veloppĂ© avec de petites unitĂ©s de duplication. En 2003, peu de temps avant la sortie de la cassette de la jeune malienne Mamou SidibĂ©, l’imprimeur chargĂ© de fabriquer les jaquettes remarque que deux paquets avaient disparu. Il en informe Mali K7 qui dĂ©cide de modifier la jaquette. "On s’est aperçu que, le lendemain de la sortie de l’album, des cassettes circulaient sur le marchĂ© avec la jaquette que nous avions Ă©cartĂ©e", raconte Philippe Berthier. La diffusion du matĂ©riel informatique a Ă©galement contribuĂ© Ă  changer la donne. Si la cassette demeure le support le plus vendu, CD et VCD (Video CD) illĂ©gaux sont en trĂšs nette progression. L’investissement, qui peut se rĂ©duire Ă  un ordinateur Ă©quipĂ© d’un graveur et une imprimante, est vite amorti. Avec ce matĂ©riel, le piratage gagne en flexibilitĂ© par rapport Ă  la demande, il s’avĂšre capable de crĂ©er facilement de nouveaux produits comme des "best of" ou des compilations des tubes du moment.

 
 
Face Ă  ce flĂ©au, producteurs et artistes se sentent bien seuls. Bien que, d’aprĂšs le manifeste rĂ©digĂ© par Mali K7 et Seydoni Mali, la piraterie soit au Mali  "la cause d’un manque Ă  gagner de plusieurs milliards de francs CFA (plusieurs millions d’euros, ndlr) par an pour l’économie du pays", la volontĂ© politique semble faire dĂ©faut Ă  la plupart des gouvernements africains en matiĂšre de lutte contre le piratage. Quelques-uns sont parvenus Ă  endiguer le raz-de-marĂ©e : selon l’IFPI, les Ɠuvres illĂ©gales ne reprĂ©sentent que 30% du marchĂ© en Afrique du Sud, 51% en Egypte. Au Ghana, souvent citĂ© comme exemple, il ne serait que de 20%, en raison des lois trĂšs rĂ©pressives qui s’y appliquent.

ImaginĂ©e en 1998 par l’Organisation mondiale de la propriĂ©tĂ© intellectuelle (Ompi), la vignette autocollante portant un hologramme et apposĂ©e sur les cassette ou les CD authentiques faisait figure de remĂšde miracle : grĂące Ă  ce sticker, les consommateurs seraient en mesure de distinguer les produits officiels. Le systĂšme, mis en place notamment au SĂ©nĂ©gal, au Mali, en Cote d’Ivoire, au Nigeria et au Kenya, n’a pas eu le succĂšs escomptĂ©. De leur cĂŽtĂ©, les offices nationaux des droits d’auteur ne s’étaient guĂšre montrĂ©s efficaces jusqu’à prĂ©sent. Sans moyens, les actions isolĂ©es qu’ils menaient avec la police n’avaient qu’une portĂ©e trĂšs limitĂ©e. Mais elles se sont multipliĂ©es au cours des derniers mois : 100 000 copies illĂ©gales saisies Ă  YaoundĂ© en juillet, 200 000 Ă  Bamako quelques semaines plus tĂŽt, 800 Ă  Abidjan et 400 Ă  Antananarivo Ă  la mĂȘme pĂ©riode. Coup d’épĂ©e dans l’eau ? Coup d’arrĂȘt ? Si la rĂ©pression donne des rĂ©sultats visibles et peut s’avĂ©rer susceptible de marquer les esprits, la sensibilisation de l’opinion et la valorisation du rĂŽle des artistes sont des volets tout aussi primordiaux pour que le recours aux produits piratĂ©s ne soit plus seulement une question de pouvoir d’achat.


3 questions Ă  Philippe Berthier, directeur de Mali K7

 
 
Qu’est-ce qui vous a contraint Ă  fermer votre sociĂ©tĂ© en mars 2005 ?
On a cessĂ© nos activitĂ©s parce que la piraterie Ă©tait devenue trop importante. Sur le marchĂ©, pour trouver un cassette lĂ©gale, ça devient de plus en plus difficile. On Ă©tait Ă  plus de 95% de cassettes pirates. C’est donc trĂšs difficile de survivre avec un taux aussi Ă©levĂ©. Ça fait deux ans qu’on perd de l’argent. Des produits qui se vendaient Ă  40 000 ou 50 000 exemplaires, se vendent maintenant Ă  5000 ou 6000. C’est impossible d’amortir les investissements qu’on fait sur ces produits. Ce qui veut dire qu’il n’y a de revenus pour personne, pour nous comme pour les artistes.

Vous avez cherchĂ© Ă  alerter l’opinion, vous avez lancĂ© une pĂ©tition et obtenu le soutien de nombreux artistes. Tout cela a-t-il eu un effet ?
On a repris nos activitĂ©s mi-juin parce qu’on a eu beaucoup de contacts avec le ministre de la Culture qui est partie prenante dans la lutte contre la piraterie. Ça faisait longtemps qu’on cherchait Ă  ce qu’il y ait une opĂ©ration d’envergure qui soit faite contre les pirates et, le 16 juin dernier, 200 policiers ont investi le marchĂ© principal de Bamako. Ils ont saisi ce qu’il y avait dans 25 boutiques importantes de cassettes pirates. L’opĂ©ration a durĂ© 5 heures et demi et ils ont ramassĂ© environ 200 000 cassettes. Mais je pense qu’il est nĂ©cessaire dans un avenir proche de s’attaquer aussi aux grandes capitales rĂ©gionales.

Au-delĂ  de la rĂ©pression, qu’est-il fait pour sensibiliser le public ?
Actuellement, le ministĂšre du Commerce et de la Concurrence, avec l’aide du Pnud (le programme des Nations unies pour le dĂ©veloppement) diffuse cinq fois par jour sur la tĂ©lĂ©vision nationale des spots contre la piraterie, pour expliquer aux gens qu’il faut acheter les cassettes lĂ©gales qui portent le sticker hologramme. Les gens commencent Ă  prendre conscience du problĂšme.

Bertrand  Lavaine