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Les nouveaux koristes

La modernisation d’un instrument traditionnel


Paris 

19/08/2005 - 

Symbole de l’Empire du MandĂ©, la kora reste immuablement associĂ©e Ă  la tradition musicale africaine. AprĂšs Mory KantĂ© et son tube YĂ©kĂ© YĂ©kĂ©, une nouvelle gĂ©nĂ©ration de koristes habitĂ©e par la tradition a le souci d’emmener l’instrument vers d’autres horizons. Parmi eux, Ba Cissoko, Ali Boulo Santo mais aussi Toumani DiabatĂ©, qui forme un duo inĂ©dit avec le nordiste Ali Farka TourĂ© sur In The Heart Of The Moon


 
  
 
Qui sait remonter le pli amidonnĂ© d’un boubou sur son Ă©paule et manier les cordes de la kora ne reste jamais seul Ă  Bamako, Conakry comme Ă  Montreuil, en banlieue parisienne. Il y aura toujours une fĂȘte, un baptĂȘme ou un mariage qui requiert les talents et le son d’une kora, compagne par excellence des griots qui s’appuient sur sa cascade de note pour louer les nobles et raconter l’histoire de l’Afrique. Mi-luth, mi-harpe, cette gironde calebasse est surmontĂ©e de 21 cordes (“sept pour le passĂ©, sept pour le prĂ©sent et sept pour le futur”) pincĂ©es avec le pouce et l’index. Sa naissance se confond avec celle de l’empire mandingue, au XIIIe siĂšcle dans un village aujourd’hui situĂ© en GuinĂ©e-Bissau.

Une pédale wah-wah pour la kora

Si cet instrument reste associĂ© aux grands faits du MandĂ© et Ă  l’empereur Soundiata Keita, le XXe siĂšcle a nĂ©anmoins changĂ© son visage. Il s’est frottĂ© Ă  quelques cousins d’Inde ou du Japon, a dialoguĂ© avec les rĂ©pertoires du Wassoulou, au sud du Mali, ou de Tombouctou, aux portes du Sahara, ses cordes sont devenues en nylon
 La kora se trouve mĂȘme aujourd’hui prolongĂ©e par une pĂ©dale wah-wah, l’apanage des rockers ! Le GuinĂ©en Ba Cissoko et son jeune cousin SĂ©kou KouyatĂ© ont bricolĂ© depuis 1999 une kora reliĂ©e Ă  cette fameuse pĂ©dale qui barde d’effets le son cristallin des cordes ancestrales. Leur compatriote Ali Boulo Santo, issu de la mĂȘme jeune gĂ©nĂ©ration, utilise lui aussi une kora wha-wha sur son album Komo Felle enregistrĂ© pour le label Frikyiwa de Fred Galliano. Il fait voguer l’instrument vers une langoureuse kora-salsa, au sein d’un quintet original (guitare, basse, percussions et la voix de la chanteuse Hadja KouyatĂ©).

Dans un passĂ© un peu moins proche, la kora s’était dĂ©jĂ  dotĂ©e d’une clef remplaçant les nombreux noeuds que les anciens faisaient glisser sur le manche. Djeli Moussa Diawara (membre du Kora Jazz Trio avec Abdullaye DiabatĂ© et Moussa Cissoko) l’avait aussi quelque peu chahutĂ©e en lui rajoutant onze cordes (soit 32) pour flirter avec le blues, la salsa, le flamenco ou mĂȘme les musiques hawaĂŻennes avec le jazzman Bob Browman


Kaira, un symbole national

 
 
Avant ces rĂ©volutions technologiques, ces sauts vers la modernitĂ©, dans la deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle, la kora s’est trouvĂ©e associĂ©e Ă  une chanson au Mali. En 1946, quatorze ans avant l’indĂ©pendance du pays, Kaira devient un symbole national. PopularisĂ©e par le koriste Sidiki DiabatĂ©, elle prĂŽne la concorde et la paix. Devenue hymne mandingue, Kaira loue le mouvement de rĂ©sistance culturelle Ă©ponyme qui apportera son soutien au Rassemblement DĂ©mocratique Africain, premier grand parti des indĂ©pendances.

MaĂźtre malien Ăšs kora, Sidiki DiabatĂ© est le premier Ă  immortaliser cet hymne sur disque. Quarante ans plus tard, son fils Toumani lui rend hommage en enregistrant son premier album qu’il intitule logiquement Kaira. Toumani appartient pourtant Ă  une autre gĂ©nĂ©ration, il a grandi en Ă©coutant Johnny Hallyday, Jimmy Cliff, James Brown, Jimi Hendrix, Otis Redding
 MĂȘme s’il est issu d’une illustre lignĂ©e de 70 gĂ©nĂ©rations de griots et de joueurs de kora, il a appris seul, en Ă©coutant son pĂšre.

Duo historique

En 2005, lorsqu’il scelle des dizaines d’annĂ©es de relations stellaires avec Ali Farka TourĂ© (son noble, son diatiki) pour former ensemble un duo inĂ©dit sur l’album In The Heart Of The Moon, Toumani choisit de reprendre Kaira. Le rĂ©pertoire du MandĂ© et l’approche nomade nordiste du guitariste TourĂ© ne s’étaient encore jamais croisĂ©s.

CharpentĂ©e par le bon sens paysan des paroles d’Ali, qui chante l’amour, le travail, le village et le voyage comme on Ă©graine le chapelet de la vie, leur association fonctionne avec une fluiditĂ© dĂ©concertante. Pourtant, elle est historique sur le plan musical, puisqu’elle marie la gamme mineure pentatonique d’Ali avec le registre harmonique heptatonique de Toumani. “C’est une premiĂšre du genre. Mon pĂšre ne jouait pas comme mon grand-pĂšre, il a Ă©tĂ© un des premiers Ă  utiliser la kora en basse, en accompagnement et en solo, je dois moi aussi ouvrir un nouveau chemin”, dit Toumani, le novateur. “On n’a pas eu besoin de rĂ©pĂ©titions, tempĂšre Ali, c’est une musique qui Ă©tait en nous, que je partage avec Toumani, le dieu de la kora.”

Multiplier les rencontres expérimentales

 
  
 
Avant cet album produit par l’AmĂ©ricain Nick Gold, souvent aperçu aux cĂŽtĂ©s d’Ali Farka TourĂ© depuis 1988, Toumani avait dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© des rencontres, notamment avec le joueur de koto (cousin japonais de la kora) Brian Yamakoshi, des musiciens indiens, le groupe flamenco Ketama, et avait enregistrĂ© un duo de kora avec son compĂšre BallakĂ© Sissoko. Tous deux rendaient hommage Ă  leurs pĂšres, auteurs du duo Ancient Strings, en questionnant la modernisation de leur instrument. BallakĂ© a lui aussi creusĂ© le sillon des croisements contemporains (Iran, Inde et Mali avec Nahawa Doumbia) dans une crĂ©ation du Festival de Royaumont, Le rythme de la parole. “Au dĂ©but, c’était dur, mĂȘme entre Maliens ! Nahawa ne pensait pas que l’on puisse marier mes mĂ©lodies mandingues de griots avec son rĂ©pertoire issu de celui des chasseurs du Wassoulou. Mais finalement, avec les Orientaux, on a rĂ©ussi Ă  offrir une autre vision du monde !” Le mĂ©tier Ă  tisser qu’est la kora promet d’autres tricotages, vers la Chine ou l’AlgĂ©rie. De son cĂŽtĂ©, Toumani vient d’enregistrer sous la houlette de Nick Gold un album avec le Symmetric Orchestra, cette formation composĂ©e de musiciens du Niger, de GuinĂ©e, du SĂ©nĂ©gal, de diverses rĂ©gions du Mali. Car celui qui a goĂ»tĂ© le miel une fois ne pourra plus jamais s’en passer.

Ali Boulo Santo Komo Féllé (Frikyiwa/Night & Day) 2004
Ali Farka Touré & Toumani Diabaté In The Heart Of The Moon (World Circuit/Night & Day) 2005

Elodie  Maillot