publicite publicite
 
Menu
Annonce Goooogle
Annonce Goooogle


Cheikha Rimitti

Retour aux sources du raï


Paris 

15/12/2005 - 

Cheikha Rimitti, une légende, un nom, un son qui en impose. La doyenne, baptisée ainsi parce que dans les cabarets de l’Après-guerre il fallait lui remettre un verre. Soixante ans plus tard, la mamie du raï a toujours bon pied bon œil. Pour preuves, à plus de quatre-vingt printemps, elle revient avec N’ta Goudami, un album qui propulse sa verve sur un gros son, où des arrangements limite rhythm’n’blues côtoient les instruments traditionnels.


Elle chante comme elle respire, d’un souffle habité. Cheikha Rimitti est un personnage unique, une forte personnalité. Entretien avec la plus moderne des anciennes, la plus ancienne des modernes. Une dame de cœur qui peut se révéler un terrible as de pique.

 
  
 
RFI Musique : Votre formule n’a pratiquement pas changé en cinquante ans, mais elle est toujours aussi actuelle...
C’est moi qui ai enfanté le raï, j’en suis la doyenne. Cette musique est implantée dans mon corps, dans ma tête. Je l’ai créée avec la flûte gasbah et le tambourin gallal, sans utiliser ni stylo, ni papier. Ces deux instruments ont procréé ce style, mais dedans il y a aussi d’autres influences : l’oranais, le chaâbi... Depuis je n’ai pas changé de formule. Et si ma musique vous semble toujours aussi bonne, c’est parce que j’avais des idées qui me permettaient d’anticiper le goût du public. Comme le chien policier qui est bien dressé.

Certains vous ont comparé à Billie Holiday, une chanteuse qui avait le blues au corps et à l’âme ?
J’ai vécu beaucoup d’expériences. C’est de cela dont parle ma musique. Je n’ai fait que traduire ce que j’ai vu et entendu dans ma vie : l’amour, l’alcool, le divorce, la guerre, la misère... C’est peut-être pourquoi vous me comparez à cette dame que je ne connais pas. Il n’y a pas de secrets, vous savez : le chômage, les temps difficiles, c’est quelque chose d’universel.

Pour chanter vrai, faut-il connaître la misère ?
Oui. Il faut l’avoir vécu pour l’exprimer. La souffrance, ça se ressent ! ça ne peut pas s’inventer ! J’ai connu l’épidémie de typhus où l’on ramassait les gens dans les camions, les restrictions alimentaires pendant la Seconde Guerre mondiale, la libération par les Américains qui nous jetaient des couvertures, et puis après la guerre d’indépendance. Alors, oui, j’ai eu mal. La misère est une bonne école. C’est elle qui m’a inspirée, qui m’a donné la force de devenir musicienne.

Y a-t-il autant de misère aujourd’hui ?
C’est une misère nouvelle, moderne. Rien à avoir avec ce que j’ai enduré il y a soixante ans ! Les jeunes ne savent rien de cela. Ils ne sont pas nés dans la souffrance, mais nous avons su nous en sortir, avoir le courage pour balayer les rues et pouvoir vivre. Il n’y avait pas de trafic, pas de voleurs comme aujourd’hui ! Si vous vivez en règle, vous êtes propre face à Dieu et à la société. Désormais, les gens souffrent parce que ceux qui sont au pouvoir sont des despotes, et parce qu’ils créent eux-mêmes la misère, parce qu’ils ne se respectent pas. Par exemple, un homme prête de l’argent à un voisin ou un ami, mais on ne lui rend pas. Malheureusement, il y a l’incompréhension et le mépris, le chantage !

 
 
Vous parlez de cela dans vos disques ?
J’ai longtemps vécu avec mes musiciens traditionnels. Puis dans les années 70, quand je suis arrivée en France, il n’y avait pas de bons joueurs de gallal et de gasbah, il m’a donc été difficile de continuer. Et puis j’ai perdu mon mari... Dans les années 80, j’ai vu mon répertoire pillé par de plus jeunes, qui ne me citaient pas. Et puis dans les années 90, j’ai rencontré Jacques Benoît et Houari Talbi, avec qui j’ai tenté une première expérience moderne, l’album Sidi Mansour qui a bien marché commercialement mais ne m’a pas vraiment convaincue. Les musiciens américains ne m’ont pas compris : pour l’enregistrement, j’étais toute seule dans une cabine, sans les voir ! Et eux de leur côté ! La musique ne peut pas marcher comme ça : il faut qu’on se touche, qu’on se sente ! Finalement, les deux producteurs ont commencé à se faire la guerre. Le jour où j’ai réclamé mon dû, ils m’ont dit que la maison avait fait faillite. Je n’ai rien gagné et c’est pour ça que j’ai pris un avocat pour s’occuper de mes droits.

C’est un grand classique ?
Durant  toute ma carrière, j’ai été spoliée, plagiée par d’autres, usurpée par des producteurs voleurs... Malgré la présence de grands artistes à mes côtés, d’autres n’ont pas hésité à me dépouiller : Cheb Khaled en premier, avec de nombreux titres comme La camel. Un jour, lors d’un gala en Allemagne, il a osé chanter ma chanson alors que j’étais là ! Je me suis fait écraser, j’étais à genoux si bien qu’il a fallu que je m’inscrive à la Sacem. A partir de là, tout est rentré dans l’ordre.

Que signifie N’ta Goudami, le titre de votre album ?
"Toi devant moi, moi après toi". C’est-à-dire "Suis-moi et moi je te suis !" La femme cherche après l’homme ce qu’il fait, ce qu’il attend.

La condition de la femme est un de vos sujets de prédilection...
Sur mon disque, il y a un titre qui dit : "Ne me méprisez pas !". Dans cette chanson, je dis à tous de bien faire attention, car mes frères, mes soeurs, mes proches peuvent me défendre. Je ne parle pas de moi, mais de la femme, en général. La femme doit pouvoir s’épanouir ! Aujourd’hui, les choses ont changé : la femme a accès à tout ce que fait l’homme. Elle conduit une voiture, elle vote, elle peut se parer de bijoux qu’elle a acheté elle-même ... La femme est libre de prendre la parole, de chanter comme bon lui semble. A mes débuts, j’ai dû subir les pires galères pour y arriver. Parce que j’étais indépendante et ouverte d’esprit, on m’a traitée comme une moins que rien. J’ai eu aussi la chance de croiser de grands artistes, comme Mohamed Abdel Wahab ou Abdel Karim, qui ont su me respecter.

Croyez-vous que vous auriez eu une carrière plus internationale, si vous étiez née dans un autre contexte ?
Pourquoi m’a-t-on toujours mal comprise ? Même si je viens du peuple, même si je n’ai pas fait l’école, je suis une chanteuse mais aussi une poète ! Pourquoi ne m’a-t-on pas honorée ? Comment se fait-il que Zidane soit si respecté en jouant au foot avec ses pieds, mais pas moi, alors qu’avec ma voix, j’ai porté haut le drapeau de l’Algérie et de la France ? Normalement, je dois mériter une médaille d’or. Au Japon, lors d’un gala, une personne m’a dit : "Zidane a gagné la coupe du monde avec ses pieds, toi tu vas le faire avec ta voix !"

Cheikha Rimitti N’ta Goudami (Because music/Wagram Music) 2005

Jacques  Denis