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Pro tools et ... anti tools !

Un logiciel modifie les techniques d'enregistrement


Paris 

02/01/2006 - 

Plus rien en studio n’est semblable aux temps hĂ©roĂŻques de la bande magnĂ©tique : un logiciel Pro tools rĂšgne en maĂźtre, qui pourrait bien finir par changer la musique elle-mĂȘme. Tour d’horizon des pour et des contre avec la crĂšme des artistes français.



Pro Tools ? Il sort peu de disques pour lesquels on ne l’a pas utilisĂ©. Certains y voient la main du Diable dans l’art, d’autres un outil d’une puissance et d’une utilitĂ© incomparables. En quelques lustres, le logiciel (ou plutĂŽt l’ensemble de logiciels) de Digidesign s’est imposĂ© comme l’outil standard des studios d’enregistrement, mais aussi des musiciens eux-mĂȘmes – pour peu qu’ils aient un peu la fibre technologique. Et, forcĂ©ment, cet outil fait dĂ©bat : en influant sur les mĂ©thodes et les techniques de travail, Pro Tools ne finit-il pas par peser aussi sur la musique elle-mĂȘme ?

Dans des esthĂ©tiques Ă©loignĂ©es, on a pu entendre Laurent Voulzy ou Rodolphe Burger, par exemple, se rĂ©jouire des possibilitĂ©s infinies que permet le travail en numĂ©rique, pour le son comme pour le montage. Les personnalitĂ©s les plus autarciques de la chanson française, Christophe et GĂ©rard Manset, utilisent couramment Pro Tools dans leur studio personnel. MĂȘme la chanteuse Juliette s’y est ralliĂ©e, certes seulement "pour faire des maquettes un peu propres avant l’enregistrement. Mais, en studio, aucune machine ne tourne."

Car l’ordinateur de studio, sur lequel on peut dĂ©couper, triturer et reconstruire Ă  l’infini les enregistrements, cet outil-lĂ  peut faire peur. Quand Bernard Lavilliers nous parlait de la simplicitĂ© de moyens avec laquelle il a souhaitĂ© enregistrer Carnets de voyage, il se disait "effrayĂ© quand je vois quatre-vingt-dix pistes sur les grands Ă©crans Pro Tools. Ça veut dire qu’il n’y a pas de direction artistique." Curieusement, il semble contredit par un des groupes français les plus imperturbablement intĂšgre et arty, les TĂȘtes Raides : pour leur dernier album, ils ont rebĂąti une chanson sous Pro Tools, aprĂšs des sĂ©ances d’enregistrement qui n’avaient pas permis d’en donner une version satisfaisante.

L'illusion des machines


Reste que les relations avec l’outil sont souvent ambiguĂ«s : Michel Jonasz, par exemple, passe des mois dans son studio Ă©quipĂ© de Pro Tools pour rĂ©aliser l’album PĂŽle Ouest, puis dĂ©cide de tout faire sans machines pour l’album suivant, OĂč vont les rĂȘves. Jean-Louis Murat, qui l’a utilisĂ© pour l’album Mustango, s’en agace beaucoup rĂ©trospectivement quelques annĂ©es plus tard : "Avec l’ordinateur, n’importe qui peut jouer Ă  l’artiste et se prendre pour Massive Attack. Surtout, n’importe qui peut faire un disque qui se tient Ă  peu prĂšs. Les machines permettent de faire illusion."

Illusion ? On en parle souvent Ă  propos de la fonction la plus rĂ©volutionnaire de Pro Tools, "l’autotune". L’idĂ©e est simple : lorsqu’une note n’est pas tout Ă  fait juste, l’outil la corrige en la haussant ou en la baissant d’un quart de ton ou d’un ton entier. Il ne s’agit pas de faire atteindre le contre-ut de la Callas Ă  Pavarotti, mais de "soulager" une voix qui atteint difficilement une note ou de gommer un "pain" dans un passage que l’on souhaite conserver.

Jadis, au temps de la bande magnĂ©tique et aux dĂ©buts du numĂ©rique, on "varispeedait", du nom de l’outil employĂ© : le varispeed, ralentissait la vitesse de la bande pour remonter la note, l’accĂ©lĂ©rait pour la rendre plus aiguĂ«. Seul dĂ©faut : le timbre de la voix Ă©tait modifiĂ©. Or l’ordinateur, en corrigeant la hauteur de la note, n’altĂšre pas le timbre. Un miracle pour les voix au grain fragile, les dĂ©butants ou simplement les chanteurs de rock violent qui ne peuvent pas toujours maĂźtriser Ă  la fois puissance et justesse.

Autotune pour inperfections


Et puis, tout simplement, l’autotune s’est imposĂ© dans les studios comme l’outil Ă  gommer toutes les petites imperfections. Juliette GrĂ©co, qui bute souvent sur le mĂȘme mot dans une de ses chansons, admet volontiers que, sur un de ses enregistrements en public, ce mot a Ă©tĂ© remplacĂ© grĂące Ă  une manipulation sur ordinateur,  "par Ă©gard pour l’auteur du texte". Michel Delpech reconnaĂźt quelques corrections par l’autotune, comme Michel Sardou qui tempĂšre toutefois les prodiges de l’outil : "Pro Tools ne vous fait pas mieux chanter. Ce qu’il peut faire, c’est arranger un petit dĂ©faut minime." William Sheller, que l’on ne peut soupçonner d’ĂȘtre un musicien indulgent, admet employer l’autotune "dans les live quand il y a un sax un peu faux, quand une prise est vraiment bien avec juste une mauvaise note. Evidemment, il ne faut pas qu’on l’utilise dĂšs qu’une chanteuse est bien foutue mais chante toujours en dessus ou en dessous."  Il sait de quoi il parle : l’ingĂ©nieur du son de son dernier album a aussi ƓuvrĂ© sur des disques d’artistes venus de la tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©.  "LĂ , l’autotune chauffe : il faut faire vite, travailler avec ce qu’on a. Moi, je pense que je ne suis bon Ă  rien quand je dois faire cinq prises d’une chanson. Il m’a dit qu’eux en font parfois vingt-cinq et qu’il monte ensuite syllabe par syllabe. C’est une autre forme de produit, une autre gĂ©nĂ©ration..."


Cette autre gĂ©nĂ©ration d’artistes, ce peut ĂȘtre aussi une autre gĂ©nĂ©ration d’auditeurs. Bertrand Burgalat propose la vision la plus "politique" de Pro Tools, vision qui nous invite Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  nos propres habitudes et Ă  nos propres goĂ»ts : "L’oreille est en train de changer avec Pro Tools, comme l’Ɠil est changĂ© avec Photoshop. Dans les magazines oĂč aucune photo ne paraĂźt sans avoir Ă©tĂ© retouchĂ©e, les mannequins ont des corps de rĂȘve auxquels on s’habitue comme Ă©tant comme la norme physique. De mĂȘme, on s’habitue Ă  la rĂ©gularitĂ© de toutes les voix rĂ©accordĂ©es Ă  l’autotune. Notre oreille devient trĂšs Ă  cheval sur la justesse – pour vĂ©rifier, j’ai réécoutĂ© La Solitude de LĂ©o FerrĂ©, et c’est instructif ! Le temps viendra oĂč l’on n’entendra plus une voix naturelle sur les radios".

Bertrand  Dicale