Paris
13/01/2006 -
Daniel Balavoine avait sa propre définition de l’artiste. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Pour lui, artiste, ce n’était pas simplement écrire des chansons et venir les proposer à la télévision et à la radio. C’était utiliser le vecteur de la chanson pour faire ce qu’il appelait lui, de la politique sentimentale. Il n’était pas un chanteur romantique au sens premier du terme. Il parlait d’amour mais du point de vue universel. Il y a très peu de chansons écrites pour les femmes sauf sur son premier album totalement méconnu qui s’appelle De vous à elle en passant par moi où là, ce sont des chansons écrites à partir d’aventures sentimentales qu’il a vécues. Sinon, il n’y avait seulement qu’une chanson par album sur ses femmes.

C’était un artiste très influencé par la musique anglaise mais en même temps un farouche défenseur de la langue française...
Ça, c’est une des provocations les plus magnifiques de Balavoine. Il était enfant du rock, pétri de cette culture, pouvant chanter tout le répertoire de ces groupes-là. Et en même temps, dès le début de sa carrière, il enregistre une chanson qui s’appelle Le Français est une langue qui résonne. Ce qui pour beaucoup de gens était une provocation en soi. Souvent les artistes français disaient : "Si on a du retard par rapport aux Anglo-saxons, c’est parce que la langue française est difficile à faire sonner." En cela il rejoignait Gainsbourg. Le français exigeait une volonté féroce mais c’était possible. Il pensait aussi, c’était un grand fan de football, de Saint-Étienne et de Bordeaux , que jusqu’à présent nous étions en deuxième division. Il s’agissait de faire passer les petits Français chanteurs en première division et pour ça, il fallait prendre les armes qui étaient les nôtres et montrer que cette langue-là pouvait être perçue même si elle n’était pas comprise par les anglophones. C’était un sacré pari. Dans le même temps, en 1986, il avait prévu de monter un groupe chantant en anglais. C’est toute l’ambivalence du personnage.

C’était un ami de Thierry Sabine [l’organisateur : ndlr]. Il l’a fait par désir de compétition mais aussi pour découvrir le continent. Sa première participation se passe très difficilement mais elle va contribuer à changer sa vision. C’est le petit blanc bec occidental qui tout d’un coup va se dire que le monde ne s’arrête pas à nos frontières hexagonales, que le monde c’est aussi ce continent, qui est le continent premier et le berceau de la musique. La société occidentale est en train de le laisser crever. Il pensait que nous avions une dette vis à vis de l’Afrique et que nous devions essayer de la rembourser.
Quel héritage laisse-t- il, 20 ans après sa disparition ?
C’est un manque. J’ai la sensation aujourd’hui que la fonction sociale du chanteur n’est plus reconnue. Elle est aujourd’hui bafouée par l’accession à la notoriété. On a perdu de vue qu’un chanteur est d’abord un artisan, donc un artiste, donc quelqu’un qui doit avoir un rapport au monde et un univers avant d’être un commerçant. Avec la problématique du téléchargement sur Internet mais aussi de la télé réalité, on a perdu cette dimension. Edith Piaf chantait dans les cours. Renaud le raconte aussi très bien. Avant d’être signer, il a commencé à l’ancienne à chanter des chansons politiques. Il attendait que la pièce tombe. C’est d’aller à la rencontre des gens directement pour les divertir, les émouvoir et parfois leur ouvrir l’esprit.
Ludovic Basque