ParisÂ
15/02/2006 -Â

Câest un disque rentre-dedans, on aurait pu attendre plus dâapaisement aprĂšs ce succĂšs phĂ©nomĂ©nal, et cette sorte de revanche sur le destinâŠ
Câest difficile de revenir aprĂšs un succĂšs monstrueux comme Paradize. Cet album a changĂ© la vie de beaucoup de gens. Il ne fallait pas refaire la mĂȘme chose. Je me suis rendu compte, aprĂšs quâon lâait composĂ©, de la violence quâil avait en lui. Quand jâai fait Ă©couter June Ă la maison de disque, jâai vu des regards atterrĂ©s : pas parce que câĂ©tait mauvais, mais parce que câĂ©tait dur. Ce nâest pas un album apaisant, et la tournĂ©e quâon dĂ©marre ne va pas lâĂȘtre non plus. Ăa sera sur le fil, et ça va sĂ»rement ĂȘtre notre derniĂšre tournĂ©e.
Vous avez dĂ©clarĂ© que cet album Ă©tait votre Exile On Main Street, alors pourquoi ne pas continuer les tournĂ©es comme les Stones, jusquâĂ plus de 60 ans passĂ©s ?
Jâavais dit ça parce que, comme les Stones pour Exile, on a fait ce disque tous ensemble, enfermĂ© dans une maison. Depuis on nous a fait remarquer que câĂ©tait un des disques des Stones qui sâest le moins vendu ! Mais ils sont toujours lĂ . JâespĂšre ĂȘtre sĂ»r de ce que je dis quand jâannonce lâultime tournĂ©e. Je vais la terminer Ă 48 ans, est-ce que ça vaut toujours le coup ? Câest tout le business qui commence Ă me fatiguer un peu. Si je veux que le public soit bien traitĂ©, il faut que je garde un Ćil sur tout. Je mâentoure de gens de confiance, mais câest un sale monde autour de toi. On te garantit des places Ă 30 ⏠et tu les dĂ©couvres Ă 35 âŹ. Il faut tout vĂ©rifier, et câest ça qui tâĂ©puise le plus. Par contre, ĂȘtre sur scĂšne, câest une des rĂ©compenses les plus extraordinaires.

Lâune des forces dâIndochine rĂ©side dans son univers visuel. Comment avez-vous fait pour concilier toujours les chansons avec cet esthĂ©tisme et ces rĂ©fĂ©rences visuelles qui sont les vĂŽtres ?
Ce nâest pas possible de faire autrement : câest mon univers, mon groupe, jâai des idĂ©es prĂ©cises de comment habiller tout ça. Quand on Ă©crit un texte, on le visualise tellement bien quâon a une idĂ©e prĂ©cise de ce quâon veut donner comme image pour lâaccompagner. On mâa reprochĂ© dâĂȘtre une sorte de directeur artistique, mais câest logique, ça veut dire que je suis bien inclus dans mon univers, que je le gĂšre bien. Jâessaye de donner une vie et une image Ă mes chansons, ce nâest pas seulement un texte Ă©crit sur une musique.
Comment est nĂ©e lâidĂ©e de cette pochette pour Alice & June ?
Câest une toile dâune peintre amĂ©ricaine, Ana Bagayan. Elle fait partie de ce mouvement âpop surrĂ©alisteâ, avec Mark Ryden, Marion Peck⊠Câest tout Ă fait mon univers : des images enfantines, dans un monde dĂ©glinguĂ© dâadulte. Beaucoup de gens du rock aiment ça : Beck, Björk⊠Le plus gros acheteur de Ryden, câest Johnny Depp. Jâai rencontrĂ© ces artistes lâan dernier, lors dâune expo. Tout ça a dĂ©marrĂ© avec Alice au pays des merveilles, que je lisais Ă ma fille. Ce livre, câest une fĂ©erie dĂ©glinguĂ©e, une sorte de âbad tripâ. Mes rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, artistiques, ma culture et ma sous-culture sont mes principales sources dâinspiration. Je vais toujours dans les musĂ©es et les galeries. Quand on Ă©tait Ă New York, pour enregistrer avec Melissa Auf Der Maur, elle nous avait invitĂ©s Ă assister Ă une performance artistique, oĂč il y avait un mec de Sonic Youth, les gens de Hole... A New York, il y a un lien entre lâart moderne et le rock mais Ă Paris, câest plutĂŽt moyen. On voulait faire notre concert secret au Palais de Tokyo, mais on nâa pas pu, pour des problĂšmes de sĂ©curitĂ©. Jâaurais adorĂ© jouer dans un musĂ©e. Câest dommage que ce soit rĂ©servĂ© Ă des trucs un peu âhypeâ.

Lâimagerie dâIndochine est liĂ©e Ă lâenfance, mais souvent dans un contexte sexuel. Cela ne vous a jamais causĂ© de souci ?
Je ne suis pas non plus le David Hamilton du rock ! Aujourdâhui, câest difficile de montrer des images de ce type. On a eu par exemple des autocollants âhalte Ă la pornographieâ sur des affiches de Paradize ! On mâa aussi demandĂ©, sur June, si je ne faisais pas lâapologie du suicide. Il y a eu lâaffaire Michael Jackson, il y a une sensibilitĂ© lĂ -dessus. Câest le retour Ă un ordre moral rigoriste. Des photographes ou des Ă©crivains ont Ă©tĂ© censurĂ©s parce quâils abordaient ces territoires, dans une dĂ©marche totalement artistique. Ca peut me tomber dessus du jour au lendemain, mais je ne me mets pas dâauto censure. On voit bien, avec ces histoires de caricatures, que si la religion essaye de gĂ©rer le monde, ça ne va pas. Or le rock peut encore ĂȘtre prĂ©curseur dâune agit-prop salutaire. Il est vrai que tout ce qui touche Ă lâenfance est banni, et maintenant que je suis pĂšre, je comprends mieux que lâon puisse sâaffoler avec tout ce quâon voit dans les mĂ©dias. Je suis en train dâĂ©crire un livre, sur un sujet un peu⊠chaud, et lâĂ©diteur me met en garde sur le âdernier tabouâ. On est parti dans une sorte dâhystĂ©rie collective. Or tout ça, câest un peu mon univers. Pas la pĂ©dophilie bien sĂ»r, mais notre monde dĂ©glinguĂ©, sous le regard des enfants. Heureusement, lâart offrira toujours des moyens de dĂ©tourner ces situations. Balthus nâa jamais Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©, pourtant sa peinture Ă©tait explicite. Et Lewis Carroll est en vente libre.
Jean-Eric Perrin
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