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Indochine

La derniÚre tournée ?


Paris 

15/02/2006 - 

C’est dans un studio de rĂ©pĂ©tition cachĂ© dans une petite rue de banlieue parisienne qu’Indochine se rode, avant d’attaquer une tournĂ©e majuscule qui dĂ©marrera le 6 mars Ă  Montpellier. Tandis que ses acolytes travaillent leurs automatismes, le leader du groupe français, Nicola Sirkis, revient sur ce double album exigeant qu’est Alice & June et entrouvre les portes de son univers intĂ©rieur.



RFI Musique : Alice & June est véritablement un disque de guitare. Avez-vous retrouvé en Oli De Sat, le guitariste du groupe depuis quelques années, un alter ego ?
Nicola Sirkis : Tous les morceaux ont dĂ©marrĂ© par des petits riffs de guitare que je trouvais, donc c’est un disque de guitare
 amateur ! Mais il y a une vraie osmose avec Oli, sur l’écriture, sur les climats des morceaux, sur la vie, en gĂ©nĂ©ral. Il a peut-ĂȘtre moins le don d’écrire un truc comme L’Aventurier, mais ça n’en reste pas moins la plus belle ou l’une des plus belles rencontres de ma vie professionnelle. C’est un parcours incroyable : il est fan du groupe, il m’envoie des cassettes. Un jour, je le contacte parce que je trouve ça bien. Et le voilĂ  principal compositeur et producteur. Ça a changĂ© sa vie et la mienne, c’est une belle histoire. Il est sans doute devenu mon alter ego. Mais son plus grand talent, c’est aussi de n’avoir aucun ego.

C’est un disque rentre-dedans, on aurait pu attendre plus d’apaisement aprĂšs ce succĂšs phĂ©nomĂ©nal, et cette sorte de revanche sur le destin

C’est difficile de revenir aprĂšs un succĂšs monstrueux comme Paradize. Cet album a changĂ© la vie de beaucoup de gens. Il ne fallait pas refaire la mĂȘme chose. Je me suis rendu compte, aprĂšs qu’on l’ait composĂ©, de la violence qu’il avait en lui. Quand j’ai fait Ă©couter June Ă  la maison de disque, j’ai vu des regards atterrĂ©s : pas parce que c’était mauvais, mais parce que c’était dur. Ce n’est pas un album apaisant, et la tournĂ©e qu’on dĂ©marre ne va pas l’ĂȘtre non plus. Ça sera sur le fil, et ça va sĂ»rement ĂȘtre notre derniĂšre tournĂ©e. 

Vous avez dĂ©clarĂ© que cet album Ă©tait votre Exile On Main Street, alors pourquoi ne pas continuer les tournĂ©es comme les Stones, jusqu’à plus de 60 ans passĂ©s ?
J’avais dit ça parce que, comme les Stones pour Exile, on a fait ce disque tous ensemble, enfermĂ© dans une maison. Depuis on nous a fait remarquer que c’était un des disques des Stones qui s’est le moins vendu ! Mais ils sont toujours lĂ . J’espĂšre ĂȘtre sĂ»r de ce que je dis quand j’annonce l’ultime tournĂ©e. Je vais la terminer Ă  48 ans, est-ce que ça vaut toujours le coup ? C’est tout le business qui commence Ă  me fatiguer un peu. Si je veux que le public soit bien traitĂ©, il faut que je garde un Ɠil sur tout. Je m’entoure de gens de confiance, mais c’est un sale monde autour de toi. On te garantit des places Ă  30 € et tu les dĂ©couvres Ă  35 €. Il faut tout vĂ©rifier, et c’est ça qui t’épuise le plus. Par contre, ĂȘtre sur scĂšne, c’est une des rĂ©compenses les plus extraordinaires.

L’une des forces d’Indochine rĂ©side dans son univers visuel. Comment avez-vous fait pour concilier toujours les chansons avec cet esthĂ©tisme et ces rĂ©fĂ©rences visuelles qui sont les vĂŽtres ?
Ce n’est pas possible de faire autrement : c’est mon univers, mon groupe, j’ai des idĂ©es prĂ©cises de comment habiller tout ça. Quand on Ă©crit un texte, on le visualise tellement bien qu’on a une idĂ©e prĂ©cise de ce qu’on veut donner comme image pour l’accompagner. On m’a reprochĂ© d’ĂȘtre une sorte de directeur artistique, mais c’est logique, ça veut dire que je suis bien inclus dans mon univers, que je le gĂšre bien. J’essaye de donner une vie et une image Ă  mes chansons, ce n’est pas seulement un texte Ă©crit sur une musique.

Comment est nĂ©e l’idĂ©e de cette pochette pour Alice & June ?
C’est une toile d’une peintre amĂ©ricaine, Ana Bagayan. Elle fait partie de ce mouvement “pop surrĂ©aliste”, avec Mark Ryden, Marion Peck
 C’est tout Ă  fait mon univers : des images enfantines, dans un monde dĂ©glinguĂ© d’adulte. Beaucoup de gens du rock aiment ça : Beck, Björk
 Le plus gros acheteur de Ryden, c’est Johnny Depp. J’ai rencontrĂ© ces artistes l’an dernier, lors d’une expo. Tout ça a dĂ©marrĂ© avec Alice au pays des merveilles, que je lisais Ă  ma fille. Ce livre, c’est une fĂ©erie dĂ©glinguĂ©e, une sorte de “bad trip”. Mes rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, artistiques, ma culture et ma sous-culture sont mes principales sources d’inspiration. Je vais toujours dans les musĂ©es et les galeries. Quand on Ă©tait Ă  New York, pour enregistrer avec Melissa Auf Der Maur, elle nous avait invitĂ©s Ă  assister Ă  une performance artistique, oĂč il y avait un mec de Sonic Youth, les gens de Hole... A New York, il y a un lien entre l’art moderne et le rock mais Ă  Paris, c’est plutĂŽt moyen. On voulait faire notre concert secret au Palais de Tokyo, mais on n’a pas pu, pour des problĂšmes de sĂ©curitĂ©. J’aurais adorĂ© jouer dans un musĂ©e. C’est dommage que ce soit rĂ©servĂ© Ă  des trucs un peu “hype”.

L’imagerie d’Indochine est liĂ©e Ă  l’enfance, mais souvent dans un contexte sexuel. Cela ne vous a jamais causĂ© de souci ?
Je ne suis pas non plus le David Hamilton du rock ! Aujourd’hui, c’est difficile de montrer des images de ce type. On a eu par exemple des autocollants “halte Ă  la pornographie” sur des affiches de Paradize ! On m’a aussi demandĂ©, sur June, si je ne faisais pas l’apologie du suicide. Il y a eu l’affaire Michael Jackson, il y a une sensibilitĂ© lĂ -dessus. C’est le retour Ă  un ordre moral rigoriste. Des photographes ou des Ă©crivains ont Ă©tĂ© censurĂ©s parce qu’ils abordaient ces territoires, dans une dĂ©marche totalement artistique. Ca peut me tomber dessus du jour au lendemain, mais je ne me mets pas d’auto censure. On voit bien, avec ces histoires de caricatures, que si la religion essaye de gĂ©rer le monde, ça ne va pas. Or le rock peut encore ĂȘtre prĂ©curseur d’une agit-prop salutaire. Il est vrai que tout ce qui touche Ă  l’enfance est banni, et maintenant que je suis pĂšre, je comprends mieux que l’on puisse s’affoler avec tout ce qu’on voit dans les mĂ©dias. Je suis en train d’écrire un livre, sur un sujet un peu
 chaud, et l’éditeur me met en garde sur le “dernier tabou”. On est parti dans une sorte d’hystĂ©rie collective. Or tout ça, c’est un peu mon univers. Pas la pĂ©dophilie bien sĂ»r, mais notre monde dĂ©glinguĂ©, sous le regard des enfants. Heureusement, l’art offrira toujours des moyens de dĂ©tourner ces situations. Balthus n’a jamais Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©, pourtant sa peinture Ă©tait explicite. Et Lewis Carroll est en vente libre.

Indochine Alice & June (Jive/Sony) 2005
En tournée à partir du 6 mars 2006

Jean-Eric  Perrin