Que faire des chanteurs morts ? En cas dâaudience assurĂ©e Ă la tĂ©lĂ©vision, on organise des Ă©missions spĂ©ciales (Jo Dassin, Claude François, Daniel BalavoineâŠ) et on entretient la mĂ©moire en bousillant les hits Ă travers les relectures scolaires des star-acadĂ©miciens de tout acabit. En cas dâaudimat alĂ©atoire, on baptise des ronds-points et des mĂ©diathĂšques de leurs patronymes (Brassens, FerrĂ©, BrelâŠ). Gainsbourg, dans tout ça ? Ailleurs, comme dâhabitude ! Dans lâexploitation continuelle et rĂ©currente du catalogue â bientĂŽt, comme Jimi Hendrix, lâune de ses rares idoles avĂ©rĂ©es, il aura sorti plus dâalbums mort que vivant â mais surtout, vivace et pertinent, dans la musique dâaujourdâhui. Ici et lĂ , partout, et mĂȘme oĂč on ne lâattend pas. Et si la pĂ©riode commĂ©morative de sa disparition permet, outre les classiques rééditions (le
Live au Palace 1979, pur reggae roots), lâĂ©closion de produits de saison comme cet album de reprises hommage des vedettes pop rock du moment (Franz Ferdinand, Placebo, Michael Stipe, The Kills et consorts sur
Monsieur Gainsbourg Revisited), quâon ne sây mĂ©prenne pas : le culte ne sâest jamais dĂ©menti, tout au long de cette dĂ©cennie et demie sans lui.
Quelques souvenirs ? MC Solaar empruntant Bonnie & Clyde pour son Nouveau Western. Air sâagenouillant devant lâinfluence dĂ©terminante de Gainsbourg pour Ă©laborer sa musique aĂ©rienne Ă vocation planĂ©taire. Benjamin Biolay, Chet, et tant dâautres Ă©lĂ©gants chanteurs Ă mĂšche essayant de faire oublier leur complexe dâĆdipe flagrant. De La Soul samplant Ă plusieurs reprises le maĂźtre sur leur deuxiĂšme album Ă succĂšs. Beck, thurifĂ©raire dĂ©clarĂ©, parodiant Melody Nelson sur son Paper Tiger.
Mick Harvey, musicien de Nick Cave, qui commit deux parfaits albums de reprises-adaptations de Gainsbourg en 1995 et 1997 et oeuvra pour sa réputation dans les milieux anglophiles. Et puis Texas, Massive Attack sur le remix légendaire de
Karmacoma par Portishead (autres adorateurs dĂ©clarĂ©s), ou encore une tripotĂ©e dâartisans Ă©lectro : UFO, Renegade Soundwave, Mirwais⊠Gainsbourg, durant toutes ces annĂ©es 90 quâil nâaura pas connues, a Ă©tĂ© lâun des compositeurs les plus samplĂ©s, lâun des inspirateurs les plus citĂ©s, par les pratiquants de genres aussi impermĂ©ables,
a priori, que le rock, la pop, lâĂ©lectro, le rap, la house... Les DJ du monde libre, spĂ©cialistes de la quĂȘte du Graal vinylique, se dĂ©lectant pour leur part de pistes rares dĂ©nichĂ©es dans les nombreuses musiques de film composĂ©es par Gainsbourg dans les annĂ©es 70.Quant aux annĂ©es 2000, elles suivent le mĂȘme chemin. Le talent de mĂ©lodiste innĂ©, le flair pour choisir les arrangeurs partenaires (Goraguer, Colombier, Vannier), lâintuition des styles qui vont faire florĂšs (jazz, afro-cubain, british rock, reggae, punk, r&bâŠ), le savoir-faire pour marier tous ces Ă©lĂ©ments, câest ce qui fascine toute une jeune gĂ©nĂ©ration dâartistes rock en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ces temps-ci. Un phĂ©nomĂšne quâaucun autre chanteur français nâa jamais pu expĂ©rimenter, et câest dâautant plus sidĂ©rant quâici, on loue certes le talent de compositeur de Gainsbourg, mais câest surtout son gĂ©nie dâauteur qui est cĂ©lĂ©brĂ©. Or cette dimension essentielle, impossible Ă adapter en anglais, par dĂ©finition, ne semble pas poser de souci Ă tous ces artistes qui ne parlent pas français, et donc perdent une partie vitale de la quintessence âgainsbourienneâ. Ce paradoxe aurait plu Ă celui qui le cultivait avec tant de grĂące.
Il est dâailleurs rassurant quâavec le temps sâefface lâombre parfois gĂȘnante de Gainsbarre, le personnage mĂ©diatique superfĂ©tatoire des derniĂšres annĂ©es. Les teenagers qui dĂ©couvrent aujourdâhui Gainsbourg ont certes quelques repĂšres en tĂȘte : les sempiternelles sĂ©quences ressassĂ©es par les Ă©missions en tranches. Mais combien ça fait en euros, un billet de 500 balles au bout dâun zippo ? Et Whitney Houston en mijaurĂ©e, nâest-ce pas de lâarchĂ©ologie, aujourdâhui quâelle est plus prĂ©sente dans les pages faits-divers pour abus de drogue et de bastons domestique que dans les charts ? Tous ceux qui nâont pas vĂ©cu ces multiples dĂ©rapages en direct ont bien imprimĂ© la dimension mythique du personnage, mais ils se concentrent sur lâessentiel, ce que Gainsbourg crĂ©ait, plutĂŽt que ce quâil Ă©tait.

Ce quâil a créé en une poignĂ©e de dĂ©cennies persiste Ă ne pas vieillir. On sâen rend compte Ă chaque coffret, chaque compilation thĂ©matique, chaque réédition raisonnĂ©e. Ces jours-ci, le coffret
Mister Melody (4 CD, longtemps attendu par les fans), vient rĂ©unir bon nombre des pĂ©pites quâil enfanta pour des interprĂštes variĂ©s, Ă prĂ©dominance fĂ©minine (et sexy). Car outre ses chefs-dâĆuvre personnels, il en livra un tombereau pour dâautres voix que la sienne, phagocytant Ă chaque fois la personnalitĂ© de ceux et surtout celles qui le chantĂšrent.Ă coup sĂ»r, cette possibilitĂ© de relecture dâincunables rares va hypnotiser les crĂ©ateurs dâaujourdâhui, qui persisteront Ă se rĂ©fugier sous lâombre tutĂ©laire de celui qui trinque, au bar, avec la postĂ©ritĂ©.