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Que reste-t-il de Gainsbourg ?

L'héritage musical du chanteur français


Paris 

28/02/2006 - 

Quinze ans aprĂšs la disparition de Serge Gainsbourg, l'Ɠuvre du chanteur français a plus que jamais l'apparence d'un territoire que les musiciens d’aujourd’hui et de demain n’ont pas fini de dĂ©fricher.



Que faire des chanteurs morts ? En cas d’audience assurĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision, on organise des Ă©missions spĂ©ciales (Jo Dassin, Claude François, Daniel Balavoine
) et on entretient la mĂ©moire en bousillant les hits Ă  travers les relectures scolaires des star-acadĂ©miciens de tout acabit. En cas d’audimat alĂ©atoire, on baptise des ronds-points et des mĂ©diathĂšques de leurs patronymes (Brassens, FerrĂ©, Brel
). Gainsbourg, dans tout ça ? Ailleurs, comme d’habitude ! Dans l’exploitation continuelle et rĂ©currente du catalogue – bientĂŽt, comme Jimi Hendrix, l’une de ses rares idoles avĂ©rĂ©es, il aura sorti plus d’albums mort que vivant – mais surtout, vivace et pertinent, dans la musique d’aujourd’hui. Ici et lĂ , partout, et mĂȘme oĂč on ne l’attend pas. Et si la pĂ©riode commĂ©morative de sa disparition permet, outre les classiques rééditions (le Live au Palace 1979, pur reggae roots), l’éclosion de produits de saison comme cet album de reprises hommage des vedettes pop rock du moment (Franz Ferdinand, Placebo, Michael Stipe, The Kills et consorts sur Monsieur Gainsbourg Revisited), qu’on ne s’y mĂ©prenne pas : le culte ne s’est jamais dĂ©menti, tout au long de cette dĂ©cennie et demie sans lui.

Une référence, tous genres musicaux confondus


Quelques souvenirs ? MC Solaar empruntant Bonnie & Clyde pour son Nouveau Western. Air s’agenouillant devant l’influence dĂ©terminante de Gainsbourg pour Ă©laborer sa musique aĂ©rienne Ă  vocation planĂ©taire. Benjamin Biolay, Chet, et tant d’autres Ă©lĂ©gants chanteurs Ă  mĂšche essayant de faire oublier leur complexe d’ƒdipe flagrant. De La Soul samplant Ă  plusieurs reprises le maĂźtre sur leur deuxiĂšme album Ă  succĂšs. Beck, thurifĂ©raire dĂ©clarĂ©, parodiant Melody Nelson sur son Paper Tiger.

Mick Harvey, musicien de Nick Cave, qui commit deux parfaits albums de reprises-adaptations de Gainsbourg en 1995 et 1997 et oeuvra pour sa rĂ©putation dans les milieux anglophiles. Et puis Texas, Massive Attack sur le remix lĂ©gendaire de Karmacoma par Portishead (autres adorateurs dĂ©clarĂ©s), ou encore une tripotĂ©e d’artisans Ă©lectro : UFO, Renegade Soundwave, Mirwais
 Gainsbourg, durant toutes ces annĂ©es 90 qu’il n’aura pas connues, a Ă©tĂ© l’un des compositeurs les plus samplĂ©s, l’un des inspirateurs les plus citĂ©s, par les pratiquants de genres aussi impermĂ©ables, a priori, que le rock, la pop, l’électro, le rap, la house... Les DJ du monde libre, spĂ©cialistes de la quĂȘte du Graal vinylique, se dĂ©lectant pour leur part de pistes rares dĂ©nichĂ©es dans les nombreuses musiques de film composĂ©es par Gainsbourg dans les annĂ©es 70.

Quant aux annĂ©es 2000, elles suivent le mĂȘme chemin. Le talent de mĂ©lodiste innĂ©, le flair pour choisir les arrangeurs partenaires (Goraguer, Colombier, Vannier), l’intuition des styles qui vont faire florĂšs (jazz, afro-cubain, british rock, reggae, punk, r&b
), le savoir-faire pour marier tous ces Ă©lĂ©ments, c’est ce qui fascine toute une jeune gĂ©nĂ©ration d’artistes rock en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ces temps-ci. Un phĂ©nomĂšne qu’aucun autre chanteur français n’a jamais pu expĂ©rimenter, et c’est d’autant plus sidĂ©rant qu’ici, on loue certes le talent de compositeur de Gainsbourg, mais c’est surtout son gĂ©nie d’auteur qui est cĂ©lĂ©brĂ©. Or cette dimension essentielle, impossible Ă  adapter en anglais, par dĂ©finition, ne semble pas poser de souci Ă  tous ces artistes qui ne parlent pas français, et donc perdent une partie vitale de la quintessence “gainsbourienne”. Ce paradoxe aurait plu Ă  celui qui le cultivait avec tant de grĂące.

Gainsbarre s'efface au profit de l'artiste créateur


Il est d’ailleurs rassurant qu’avec le temps s’efface l’ombre parfois gĂȘnante de Gainsbarre, le personnage mĂ©diatique superfĂ©tatoire des derniĂšres annĂ©es. Les teenagers qui dĂ©couvrent aujourd’hui Gainsbourg ont certes quelques repĂšres en tĂȘte : les sempiternelles sĂ©quences ressassĂ©es par les Ă©missions en tranches. Mais combien ça fait en euros, un billet de 500 balles au bout d’un zippo ? Et Whitney Houston en mijaurĂ©e, n’est-ce pas de l’archĂ©ologie, aujourd’hui qu’elle est plus prĂ©sente dans les pages faits-divers pour abus de drogue et de bastons domestique que dans les charts ? Tous ceux qui n’ont pas vĂ©cu ces multiples dĂ©rapages en direct ont bien imprimĂ© la dimension mythique du personnage, mais ils se concentrent sur l’essentiel, ce que Gainsbourg crĂ©ait, plutĂŽt que ce qu’il Ă©tait.

Ce qu’il a créé en une poignĂ©e de dĂ©cennies persiste Ă  ne pas vieillir. On s’en rend compte Ă  chaque coffret, chaque compilation thĂ©matique, chaque réédition raisonnĂ©e. Ces jours-ci, le coffret Mister Melody (4 CD, longtemps attendu par les fans), vient rĂ©unir bon nombre des pĂ©pites qu’il enfanta pour des interprĂštes variĂ©s, Ă  prĂ©dominance fĂ©minine (et sexy). Car outre ses chefs-d’Ɠuvre personnels, il en livra un tombereau pour d’autres voix que la sienne, phagocytant Ă  chaque fois la personnalitĂ© de ceux et surtout celles qui le chantĂšrent.

À coup sĂ»r, cette possibilitĂ© de relecture d’incunables rares va hypnotiser les crĂ©ateurs d’aujourd’hui, qui persisteront Ă  se rĂ©fugier sous l’ombre tutĂ©laire de celui qui trinque, au bar, avec la postĂ©ritĂ©.
Monsieur Gainsbourg Revisited (Mercury/Universal) 2006
Mister Melody (Mercury/Universal) 2006

Jean-Eric  Perrin