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Le son tradi-moderne de Kinshasa

Sortie du DVD Congotronics 2


Paris 

01/03/2006 - 

AprĂšs Konono n°1 sorti en 2005 et ses likembes amplifiĂ©s Ă  l’huile de coude, Buzz’n’rumble from the urb’n’jungle, second volet de l'Ă©tonnante sĂ©rie Congotronics, allie images et musiques tradi-modernes enregistrĂ©es dans les faubourgs de Kinshasa.



“Congotronics 2, c’est une compilation d’impressions et de rencontres, en live dans des bars, Ă  la merci des coupures de courants et des caractĂšres,” relate Vincent Kenis, dĂ©nicheur de talents pour le label Crammed Disc. La ligne directrice de cette sĂ©rie, et celle de l’ensemble de productions de Vincent Kenis, rĂ©side dans son aversion pour les musiques complaisantes. “La world music aujourd’hui est rarement radicale, ça ne remet rien en question, ça a un cĂŽtĂ© ronronnant avec souvent des sous-entendus exotiques et rassurants qui ne bousculent pas les idĂ©es reçues. La musique tradi-moderne est fascinante, il faut rester au plus proche de ce qu’elle est. On mĂąche tellement la besogne aux gens qu’ils se sentent peut-ĂȘtre soulagĂ©s et rafraĂźchis d’entendre une musique qui ne leur est pas vraiment destinĂ©e.”

Les oreilles aiguisĂ©es de Vincent dĂ©nichent ces trĂ©sors congolais depuis plus de trente ans. “Fin 70, Bernard Treton programmait sur la radio France Culture des musiques enregistrĂ©es au ZaĂŻre dans le cadre d’une coopĂ©ration avec la radio nationale. A cette pĂ©riode, Mobutu encourageait la production de musique traditionnelle dans le cadre d’une campagne idĂ©ologique : Le recours Ă  l’authenticitĂ©â€, se souvient-t-il.

PhénomÚnes d'intermodulation


Pour donner corps Ă  ce slogan, de petits orchestres se produisaient dans la rue avec la consigne d’ĂȘtre moderne et donc de s’amplifier. Les haut-parleurs dĂ©crochĂ©s au moment de la l'indĂ©pendance avaient rapidement Ă©tĂ© recyclĂ©s en amplis de fortune pour couvrir les bruits de la ville. AmplifiĂ©s par le truchement de mĂ©gaphones miteux, les orchestres tradi-modernes fleurissaient dĂšs lors dans les faubourgs. La musique occidentale Ă©tant proscrite au nom de l’authenticitĂ©, aucune influence extĂ©rieure ne vint altĂ©rer la composition des orchestres fonciĂšrement inscrits dans la tradition. Cette volontĂ© dĂ©magogique imposĂ©e par Mobutu eut finalement des consĂ©quences positives.

La dimension mystique du tradi-moderne s’amplifia Ă  mesure que les mĂ©gaphones crachaient. “C’est une musique qui est lĂ  pour relier la communautĂ© Ă  ceux qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ©e. Les ancĂȘtres sont comme les vivants, quand il y a trop de bruit, ils n’entendent pas ce qu’on leur dit ! Et puis, il y a certainement des phĂ©nomĂšnes psychoacoustiques dans l’amplification du son qui peuvent sembler parfois surnaturels, aussi bien dans leur musique que chez nous avec le rock ou l’électro.” D’oĂč l’assimilation aux sonoritĂ©s proches de l’esthĂ©tique rock, de la samba ou de la techno que l’on reconnaĂźt volontiers Ă  Konono n°1. “Ce sont des phĂ©nomĂšnes d’intermodulation qui nous font parfois entendre des sons qui ne sont pas jouĂ©s.”

Favoriser les rencontres entre orchestres


ÉquipĂ© d’un matĂ©riel rĂ©duit au minimum, Vincent Kenis s’est attelĂ© Ă  restituer, sur ce DVD de 41 minutes, non seulement le son tel qu’il rĂ©sonne Ă  Kinshasa mais aussi les conditions difficilement imaginables dans lesquelles il est mis en scĂšne. “Il y a des instruments que tu ne peux pas comprendre sans voir l’orchestre jouer. Les mouvements de danse dĂ©montrent aussi que cette musique n’est pas aussi rĂ©pĂ©titive qu’on veut bien le croire. C’est de l’improvisation collective, il faut voir pour comprendre comment interagissent les instruments.” L’énergie du dĂ©sordre maĂźtrisĂ© s’en dĂ©gage Ă  chaque image. Du grabuge, comme le laisse deviner le titre de cette compilation Rumble for the urb’n’ jungle, baptisĂ©e ainsi en rĂ©fĂ©rence au lĂ©gendaire combat de boxe Rumble in the Jungle entre Mohamed Ali et George Foreman Ă  Kinshasa en 1974, en pleine expansion du tradi-moderne.

“La plupart de ces orchestres tradi-modernes, issus de l’époque dorĂ©e Ă  Kinshasa, avaient pratiquement tous disparu et se sont reformĂ©s rĂ©cemment. Les seuls qui ont survĂ©cu sont ceux qui viennent du KasaĂŻ. Les vendeurs de diamant transitaient Ă  Kinshasa et faisaient venir les orchestres de leur rĂ©gion pour y cĂ©lĂ©brer les ventes.” Au final, trois orchestres du KasaĂŻ, deux du Bacongo et un de la rĂ©gion du Lac Mai-Ndombe, illustrent la richesse et la diversitĂ© de cet authentique courant congolais encore mĂ©connu. L’occasion de crĂ©er aussi des Ă©changes entre des orchestres de la mĂȘme rĂ©gion : “Avec KasaĂŻ Allstars, et malgrĂ© les clivages qui opposent le KasaĂŻ oriental et occidental, on a rĂ©ussi Ă  crĂ©er une rencontre entre les divers styles de musique kasaienne reprĂ©sentĂ©es dans un mĂȘme orchestre.” Le rĂ©sultat sera donnĂ© Ă  entendre sur le prochain volume de la sĂ©rie Congotronics, Ă  paraĂźtre fin 2006.

Congotronics 2 Buzz’n’rumble from the urb’n’jungle (Crammed/Wagram) 2006

Margot  Seban