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Reportage


Pierre Lapointe, chantre du spleen

Superbes mélodies du malheur au Café de la Danse


Paris 

25/04/2006 - 

C’est peu de dire que Pierre Lapointe, jeune chanteur quĂ©bĂ©cois, est encensĂ© outre-Atlantique. La coqueluche de la critique et du public de la Belle-Province prĂ©sente son deuxiĂšme album, La ForĂȘt des mal-aimĂ©s, sous la forme d’un spectacle mĂ©lancolique et sombre. Dans le cadre du festival Francofffonies, il joue pour la premiĂšre fois Ă  Paris, deux soirs d’affilĂ©e, au CafĂ© de la danse.



Il arrive en France prĂ©cĂ©dĂ© d’un nom familier, mĂȘme si sa voix Ă©voque moins Boby que Boris, celui du DĂ©serteur et Je bois. Il arrive surtout en France prĂ©cĂ©dĂ© de ce que jamais les QuĂ©bĂ©cois n’appelleraient un "buzz", mais d’un bon tombereau de louanges. DĂšs 2002, soit deux ans avant son premier album, ce grand Pierrot lunaire joufflu recevait le prix de l’"Artiste de la relĂšve" - la relĂšve Ă©tant ce qui est appelĂ© en France la nouvelle chanson. Une fois le premier opus dans les bacs, le voici qui fait un hold-up sur les FĂ©lix (Ă©quivalent des Victoires de la musique), catĂ©gories meilleurs album pop, rĂ©vĂ©lation, arrangements, rĂ©alisation (signĂ©e Jean Massicotte, l’homme de l’ombre de Jean Leloup), etc.

Un Disque d’or plus loin, le jeune homme natif du Lac Saint-Jean, grandi Ă  Gatineau et vivant Ă  MontrĂ©al, est mĂȘme sacrĂ© Homme de l’annĂ©e en 2005 par Le Devoir, quotidien de rĂ©fĂ©rence au QuĂ©bec. Le journal Ă©crit, Ă  propos de son deuxiĂšme disque, La ForĂȘt des mal-aimĂ©s, sorti en mars au QuĂ©bec et qui arrivera en France en septembre : "C’est Sgt Pepper’s deux ans aprĂšs Rubber Soul. C’est l’étrange et bel enfant de Thome Yorke et Barbara." Bigre !

Premier passage Ă  Paris


Bref, lorsque Pierre Lapointe entre sur scĂšne ce 24 avril au CafĂ© de la danse, on se dit qu’il va devoir faire trĂšs fort pour ne pas dĂ©cevoir. Ça commence mal puisque le chanteur, si impatient de conquĂ©rir le public parisien pour sa premiĂšre dans la capitale française, entame son concert avec un quart d’heure d’avance, dans le va-et-vient des spectateurs. Qu’à cela ne tienne, il a sur scĂšne, comme ses quatre musiciens et nombre de ses compatriotes, un aplomb insolent.

Il s’est fait connaĂźtre par son sens du spectacle (notamment le premier, ironiquement mal-nommĂ© Petites Chansons laides) et le prouve. Eclairages soignĂ©s et costumes doucement gothiques : redingote gris anthracite, bottines noires montantes pour tout le monde et tutu noir pour la jeune fille qui l’accompagne Ă  l’accordĂ©on, au piano et au glockenspiel. Le lieu mĂȘme du CafĂ© de la danse, avec son grand mur rude en fond de scĂšne, ne sied peut-ĂȘtre pas en revanche Ă  son univers intimiste et ouatĂ©.

Le rĂ©pertoire de Pierre Lapointe est Ă  double dĂ©tente. Si ce dernier ne rechigne pas Ă  dynamiser ses rares titres entraĂźnants avec des rythmiques un peu bastringue (Columbarium, Nous n’irons plus aux bois) ou des mĂ©lodies de saloon (Hyacinthe, que des fans dissĂ©minĂ©s çà-et-lĂ  reprennent en chƓur), il est surtout expert en mini-symphonies de la douleur. Comme si le chanteur M, Ă  qui il ressemble Ă©tonnamment, reprenait les chansons les plus sombres de Nick Drake. Sans avoir comptĂ©, le mot "tristesse" est celui qui, du dĂ©but Ă  la fin du concert, revient le plus, comme un pacte passĂ© avec une muse Ă©plorĂ©e.

Une émotion musicale pure


Le miracle, c’est que Pierre Lapointe ne provoque ni ennui ni compassion, mais une Ă©motion musicale pure. Qu’il chante debout au micro ou assis au piano, quelque part entre JĂ©rĂ©mie Kisling et William Sheller, il bouleverse ses auditeurs avec la mĂȘme fausse simplicitĂ©. En se livrant Ă  une introspection systĂ©matique ("Au 27-100 rue des Partances / J’ai revu mes tristesses d’avant" sur 27-100 rue des partances), il chante la rupture ("Je suis fait de glace / Tout plaisir se passe" sur De glace) et la peine majuscule. Il s’en sort avec l’humour du dĂ©sespoir : s’il vante "le plaisir de tomber toujours plus bas", c’est peut-ĂȘtre parce que "ce n’est sĂ»rement pas de tomber qui nous empĂȘchera de rĂȘver" (2par2 rassemblĂ©s, effectuĂ© en rappel).

Dans la salle, l’émotion et la chair de poule sont palpables. Mais les spectateurs ne sont pas les seuls Ă  ĂȘtre bouleversĂ©s. En rĂ©glant son sort Ă  ses Ă©mois, Lapointe tire Ă©galement un trait sur la chanson traditionnelle. Dans son abĂ©cĂ©daire de la souffrance, le chanteur jette aux oubliettes la formule couplet/refrain avec une grande libertĂ©. Ses morceaux brefs ne dĂ©ballent jamais un refrain ad nauseam : parfois mĂȘme, ils n’en ont pas. Comme nous l’expliquait sa compatriote Ariane Moffatt rĂ©cemment, chanteuse qui elle aussi commence Ă  faire parler d’elle en France aprĂšs un beau succĂšs au QuĂ©bec, "Pierre comme la plupart des nouveaux artistes quĂ©bĂ©cois n’est pas dans une formule prĂ©-Ă©tablie. Il chante et Ă©crit Ă  sa façon." La sienne, c’est de prendre suffisamment de hauteur par rapport Ă  sa peine (fantasmĂ©e ?) pour rĂ©ussir Ă  la chanter. Et Ă  nous enchanter.

Pierre Lapointe au Café de la Danse à Paris le 25 avril 2006
Son deuxiĂšme disque sortira en septembre en France (le premier n’a pas de sortie française prĂ©vue Ă  ce jour) Audiogram / Wagram

Guillaume  Lévy