ParisÂ
09/11/2006 -Â

Une rencontre avec Claude Bolling dĂ©passe de loin les meilleurs ouvrages dâhistoire du jazz. Il nous parle de la vie des clubs du quartier Saint-Germain Ă Paris dans les annĂ©es 50 comme si câĂ©tait hier. Intarrissable sur le sujet, son rĂ©cit sâinterrompt parfois pour laisser place Ă un court silence. Comme sâil revivait la frĂ©nĂ©sie dâune pĂ©riode oĂč lâactivitĂ© jazzistique Ă©tait particuliĂšrement florissante et oĂč les music halls parisiens comme le Gaumont Palace ou lâAlhambra, aujourdâhui dĂ©truits, avaient pignon sur rue. "Au dĂ©part, on jouait sans amplification dans les surprise-parties les week-ends et puis on a investi avec les copains les caves de St Germain-des-PrĂšs et les clubs du coinâŠ" se souvient-il.
Il y avait lĂ notamment Boris Vian avec qui Claude Bolling noua une solide amitiĂ©. Quand on vient Ă Ă©voquer son nom, Claude se lĂšve et se dirige vers son impressionante discothĂšque murale. Il connaĂźt par cĆur lâemplacement des disques vinyles et rapporte lâenregistrement original des Chansons possibles et impossibles, un recueil de textes composĂ©s par Boris Vian pour lequel Bolling a Ă©crit la musique. "Il nây pas mon nom dessus car la maison de disques Ă laquelle jâappartenais ne mâavait pas autorisĂ© Ă lâinscrire" commente-t-il, lâoeil rieur. CâĂ©tait en 1948.
Le Grand Club Orchestra
Ă lâĂ©poque, son activitĂ© musicale intense et son swing prĂ©cis et crĂ©atif sĂ©duisent les musiciens amĂ©ricains de jazz classique en tournĂ©e Ă Paris. On le voit aux cĂŽtĂ©s du cornettiste Rex Stewart ou encore du monumental vibraphoniste Lionel Hampton. Ă 20 ans, pas doute, sa passion est la musique, sa vie sera le jazz.
Et le big band dans tout ça ? "CâĂ©tait une idĂ©e de Frank TĂ©not. Il mâa confiĂ© la direction artistique dâune maison de disques, le Club Français du Disque, et mâa donnĂ© la possibilitĂ© de constituer lâorchestre de mon choix." En 1956, Claude Bolling sâentoure alors des meilleurs musiciens de la scĂšne parisienne et forme le Grand Club Orchestra.
Un premier album est consacrĂ© aux reprises de grands thĂšmes de Duke Ellington. Puis vient un disque, hommage Ă Django Reinhardt, et un autre, dĂ©diĂ© au jazz de la Nouvelle OrlĂ©ans. Que des arrangements signĂ©s de sa main. "Tout ce que je joue, je lâai Ă©crit," affirme-t-il. Trois productions, synonymes dâĂ©normes succĂšs.
"La scĂšne jazz de lâĂ©poque Ă©tait assez diversifiĂ©e. Il y avait plusieurs big bandsâŠ" Dans la conversation, Claude Bolling a un trou de mĂ©moire, il ne se souvient plus du nom dâun de ces orchestres. Il saisit son tĂ©lĂ©phone et appelle AndrĂ© Paquinet, un tromboniste qui lâa suivi depuis le dĂ©but. Au bout du fil, les deux amis se remĂ©morent les dĂ©buts de lâaventure, en chantonnant chacun des bribes de leurs thĂšmes fĂ©tiches.
Nostalgique ? "Oui, câest certain. Le jazz est une musique bien spĂ©cifique. Aujourdâhui, jâentends des choses inaudibles qui sâappellent jazz mais moi je nây suis pour rienâŠ" se dĂ©sole-t-il. Alors quâest ce que le jazz Monsieur Bolling ? "Le jazz, câest la musique qui a Ă©tĂ© créée Ă la Nouvelle OrlĂ©ans et qui a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e par les musiciens qui ont Ă©migrĂ© Ă Chicago."L'ami Duke

SpĂ©cialiste du ragtime, ce style musical syncopĂ© Ă lâorigine du jazz avec le blues, notre homme a accueilli dans son big band les prestations de vĂ©ritables stars du genre comme le trompettiste Dizzy Gillespie. Claude Bolling parle avec simplicitĂ© de ses collaborations qui en feraient rougir plus dâun. "Nous voulions faire de la bonne musique et nous amuser avant tout. Lâorchestre Ă©tait heureux de partager la scĂšne avec ces grands musiciens."
La rencontre quâil fera avec Duke Ellington restera un moment fort de sa carriĂšre. "Jâavais obtenu un rendez-vous avec Duke, câĂ©tait au milieu des annĂ©es 50, mais jâĂ©tais tellement impressionĂ© quâune fois arrivĂ© devant la porte de sa chambre dâhĂŽtel, je suis reparti." Lâoccasion de serrer la main de son idole ne se reprĂ©sentera quâune dizaine dâannĂ©es plus tard. EnthousiasmĂ© par le travail de Claude Bolling, Duke devient un ami. Presque un membre de la famille puisque le fils de Duke, Mercer Ellington, avait surnommĂ© Claude, "Brother Bolling".
Au dĂ©but des annĂ©es 70, câest la gloire outre-atlantique. Ăcrite Ă lâintention du flĂ»tiste Jean Pierre Rampal, notre pianiste compose une Suite pour FlĂ»te et Jazz Piano Trio, un album fondateur de ce que Bolling nomme la crossover music, une passerelle entre jazz et musique classique. Il restera 530 semaines au hit-parade et obtiendra les Disques dâor et de platine aux Etats-Unis et au Canada.
"Jazz history"
Aujourdâhui, ce plaisir de faire de la musique et de jouer du jazz nâa pas pris une ride. Sur fond de riffs cuivrĂ©s explosifs et aĂ©rĂ©s, le jeu de Claude Bolling transforme les touches dâivoire en vĂ©ritables Ă©toffes de velours. Le public se rĂ©gale chaque deuxiĂšme jeudi du mois, Ă lâĂ©coute de lâorchestre qui se produit au Petit Journal Montparnasse, Ă Paris. Claude Bolling propose une "jazz history" et revisite, dâArmstrong Ă Ellington en passant par Benny Goodman et Jerry Roll Morton, les plus grands thĂšmes du rĂ©pertoire.
Au travail, Claude nâest apparement pas un tendre. "Exigeant et sĂ©vĂšre mais juste et humainement formidable" prĂ©cise sa premiĂšre trompette, Michel Delakian. Boris Vian dĂ©clarait : "Ăcoutez Claude Bolling, rĂ©ponse idĂ©ale Ă ceux qui vous disent : le jazz, ce nâest pas de la musique". Le propos reste dâune criante vĂ©ritĂ©.
Vincent Fertey