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Enfin un nouvel Higelin

Amor Doloroso ou l’intime


Paris 

20/11/2006 - 

Huit ans que Jacques Higelin n’avait pas mis les pieds en studio. Pour enregistrer Amor Doloroso, il s’est lovĂ© dans celui de Rodolphe Burger avec une joyeuse troupe de musiciens chevronnĂ©s. Frais et dĂ©licat, l’album mĂ©lange rock, swing, phrasĂ© rap et complaintes au piano. Onze titres sur lesquels dĂ©file un Higelin multiple et insaisissable : grivois, insouciant, engagĂ©, paternel, torturĂ©, amoureux... Rencontre.



Depuis Paradis PaĂŻen en 1998, vous n’aviez pas sorti de disque. Pourquoi nous avoir fait attendre tout ce temps ?
Je me suis fait attendre aussi ! Mais j’en avais besoin. Pendant le spectacle Higelin enchante Trenet en 2005, j’ai Ă©normĂ©ment travaillĂ© et Ă©crit. Ça s’est ajoutĂ© Ă  des textes ou des embryons de chansons qui dormaient chez moi depuis des annĂ©es. J’ai un meuble qui croule sous les classeurs, les cahiers, les micro-cassettes sur lesquelles je fredonne les airs qui me viennent
 Il fallait que je range ce fouillis. Dater les pages, Ă©couter les bandes
 Un boulot d’archiviste que j’étais seul Ă  pouvoir faire pour dĂ©cider si je faisais un bouquin ou des chansons.

Vous avez opté pour les chansons

En fait, j’ai encore du tri Ă  faire, il y en a trop ! Amor Doloroso est le fruit d’un premier travail. Pour cet album, j’avais environ 62 projets de chansons. Avant d’aller enregistrer, j’en ai retenu 20 parmi les plus abouties. Certaines avaient disparu momentanĂ©ment de ma vie, puis j’y suis retournĂ© par hasard, sĂ©duit Ă  nouveau par l’air de celle-ci, la rythmique de celle-là
 A l’arrivĂ©e, il n’en reste plus qu’onze, faute de temps. Onze titres amuse-gueule Ă  tout ce qui va suivre. La tournĂ©e, sĂ»rement d’autres disques, peut-ĂȘtre un bouquin si je prends le temps
 Quoique en fait, je n’écris que pour chanter !

Donner une harmonie Ă  des textes tantĂŽt joyeux (L’hiver au lit Ă  Liverpool), tantĂŽt torturĂ©s (Amor Doloroso), tantĂŽt hargneux (CrocodaĂŻl) n’a pas Ă©tĂ© difficile ?
Avec les musiciens, on s’est attaquĂ© gentiment Ă  chacune. Travaillant les bases (voix et instruments) en premier. Ecoutant et testant ensuite les idĂ©es des uns et des autres. On pouvait aller dans plein de sens diffĂ©rents : Ici c’est l’enfer devait par exemple ĂȘtre un reggae ! C’est au feeling qu’on dĂ©cidait quand la chanson sonnait bien. Le hasard a aussi jouĂ© un rĂŽle, comme toujours... J’aime cette phrase de John Lennon qui dit : "La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous ĂȘtes en train de faire autre chose". C’est ce mĂ©lange de feeling, de hasard et de libertĂ© qui a donnĂ© Ă  Amor Doloroso son harmonie.


L’enregistrement s’est dĂ©roulĂ© cet Ă©tĂ© dans le studio de Rodolphe Burger, dans le Haut Rhin, entre riviĂšre et montagnes
 Le cadre idĂ©al ?
Oui, complĂštement ! C’était Ă  Saint-Marie aux Mines, dans une ancienne scierie qui appartenait aux grands-parents de Rodolphe. Il a installĂ© son studio dans l’immense grenier pour y produire ses projets Ă  lui (Kat Onoma) et d’autres (Jeanne Balibar). L’endroit est magique. Avec des poutres, un escalier qui grince, des instruments partout, des ordinateurs, des consoles, un coin cuisine
 Tout ça dans la mĂȘme piĂšce. C’était trop beau. On a enregistrĂ© et mixĂ© l’album lĂ -bas entre juin et aoĂ»t avec Dominique Mahut, Sarah Murcia, Olivier Daviaud, Arnaud Dieterlen
 C’était assez intensif mais personne n’avait d’horloge dans la tĂȘte. On jouait l’aprĂšs-midi, jusque tard dans la nuit. N’arrivant plus Ă  aller nous coucher, trop joyeux d’ĂȘtre ensemble et passionnĂ©s par le goĂ»t de bien faire. On a beaucoup ri, bien mangĂ©, discutĂ© des heures
 Tous amoureux les uns des autres et loin du show-biz !

Dans CrocodaĂŻl ("On est de plus en plus de moins en moins con/cernĂ©s par les discours/ Plein d’astuce/ et de consensus /des engraisseurs de porc /qui nous sucent le cortex/ on est de plus en plus en/chaĂźnĂ©s au rouage/ de la machine/ qui s’emballe/ nous entraĂźnant vers le bas/ vers le chaos") qui est visĂ© ?
Personne en particulier. Je pensais Ă  la mafia, aux politiciens qui sont dangereux. Fourbes et puissants comme des crocodiles (heureusement, ils ne le sont pas tous !). J’écris toujours par image, par mĂ©taphore. Un peu comme Jean de la Fontaine qui imaginant des histoires d’animaux pour parler aux hommes.

Vous entamez une tournĂ©e dĂ©but 2007. Comment allez vous retranscrire l’intimisme d’Amor Doloroso sur scĂšne ?
Les versions ne seront pas aussi intimistes que sur le disque. Il se peut qu’elles prennent une couleur plus rock. Qu’elles soient mĂ©langĂ©es Ă  des titres inĂ©dits ou plus anciens. Jamais je n’ai jouĂ© sur scĂšne exactement comme sur l’album, je ne vois pas l’intĂ©rĂȘt. Autant chanter en play-back ! Quant Ă  la forme, je ne sais pas du tout. On va rĂ©pĂ©ter 15 jours en dĂ©cembre, on verra Ă  ce moment-lĂ . Rien ne sera figĂ©. J’aime la mise en scĂšne quasi-instantanĂ©e. Quitte Ă  embaucher des saltimbanques en direct : un technicien venu changer un jack, un pompier comme je l’avais fait au Casino de Paris en 1998
 Un dĂ©corateur m’a dit un jour : "dans tes spectacles, c’est le public l’acteur principal". Il a raison. Chaque public est diffĂ©rent, chaque concert le sera aussi. C’est tout ce que je peux assurer !

Jacques Higelin Amor Doloroso (EMI) 2006
Au Bataclan du 6 au 10 mars 2007. En tournée dans toute la France à partir de janvier.

Fleur  De la Haye