ParisÂ
01/03/2007 -Â

"Les ocĂ©ans sont des poubelles/Et les fronts de mer sont souillĂ©s/Des Tchernobyl en ribambelles/Voient naĂźtre des fĆtus mort-nĂ©s/Dans cinquante ans, qu'allons-nous faire/De ces millions de dĂ©tritus ?/ Et ces dĂ©chets du nuclĂ©aire/Dont les pays ne veulent plus" : on n'a pas si souvent entendu Charles Aznavour s'exprimer dans le domaine du politique. La terre meurt et son fort credo Ă©cologiste ouvre son nouvel album, Colore ma vie. Une ouverture chaloupĂ©e et curieusement dansante, puisqu'il a enregistrĂ© une bonne partie de son album Ă Cuba avec Chucho ValdĂšs et ses musiciens.
Mais si le disque est Ă©clairĂ© des belles couleurs cubaines, on y entend aussi le duduk, le hautbois traditionnel armĂ©nien, dans Tendre ArmĂ©nie, chanson dĂ©diĂ©e Ă la terre natale de sa famille et - c'est symbolique - composĂ©e par sa sĆur AĂŻda Aznavour-Garvarentz, et aussi des souvenirs de Lisbonne, avec Fado, belle promenade sur les bords du Tage qui rappelle qu'il y a des annĂ©es il a Ă©crit Ay mourir pour toi pour Amalia Rodrigues⊠Et il poursuit dans la veine sociale avec Moi, je vis en banlieue, portrait volontairement optimisme d'une banlieue qui n'est pas seulement citĂ©s et discriminations, mais aussi espoir et volontĂ©.
Et, puisque c'est son immortelle marque de fabrique, Charles Aznavour chante Ă©videmment l'amour, notamment avec la belle chanson qui donne son titre Ă l'album, Colore ma vie ou un hymne attendri Ă la douce moitiĂ© de l'humanitĂ©, Il y a des femmes.RFI Musique : Votre nouvel album contient une chanson Ă©tonnante, Jâabdiquerai, dans laquelle vous Ă©voquez la fin future de votre carriĂšre.
Charles Aznavour. â Oui, on mâen parle beaucoup.
Vous osez parler ouvertement de ce que vos confrĂšres essaient de cacher, votre ego. Vous assumez ?
Jâassume tout. Jâassume mĂȘme de gagner de lâargent. Je suis contre la langue de bois, totalement.
Dans Jâabdiquerai, vous Ă©voquez aussi votre goĂ»t pour les honneurs. Y ĂȘtes-vous toujours sensible ?
Je les accepte, je les prends. Donnez mâen autant que vous voudrez. Jeune, câĂ©tait mon rĂȘve.
Vous avez Ă©tĂ© comblĂ© dâhonneurs. Est-ce que cette reconnaissance vous semble suffisante ?
Je voulais ĂȘtre honorĂ© en tant quâauteur, câest la seule chose qui mâintĂ©ressait. Et je ne lâai pas Ă©tĂ©, sauf Ă lâĂ©tranger. Je suis au Hall of Fame aux Etats-Unis comme auteur, jâai gagnĂ© le prix de la meilleure chanson country Ă Nashville mais jâai toujours lâimpression quâon ne mâa jamais lu. On mâa Ă©coutĂ©. Quand un jeune artiste mâapporte un disque, je dis toujours "apportez-moi aussi les paroles que je les lise" Jâai quand mĂȘme inventĂ© beaucoup de choses dans la chanson, pris des risques Ă©normes, dont on nâa jamais parlĂ©. AprĂšs lâamour, câĂ©tait un risque. Tu tâlaisses aller, câĂ©tait un risque. Comme ils disent, câĂ©tait un risque.
On a beaucoup parlĂ© de Comme ils disent, quand mĂȘme !
On parle de la chanson, on parle du chanteur, on ne parle pas de lâauteur. En France, il y a les paroliers, les auteurs-interprĂštes et je voudrais quâon ait une catĂ©gorie qui soit les Ă©crivains de la chanson. (Il rit) Ah, câest un ego ! Je nâai pas peur de le dire : mon ego Ă moi, câest de me regarder dans la glace le matin et de me dire : "pour un gars qui est sorti de lâĂ©cole Ă dix ans et demi avec le certificat dâĂ©tude sans mention, tu as bien rĂ©ussi ton coup, ta langue est belle !" VoilĂ ce que je cherche de moi.

Plus tÎt au mois de février, vous avez fait au Japon une tournée intitulée "Aligato, sayonara (merci, au revoir)". Combien de fois aviez-vous chanté déjà au Japon ?
CâĂ©tait ma dixiĂšme tournĂ©e au Japon. Je nâai pas cherchĂ© Ă faire une carriĂšre au Japon, jâai toujours voulu une carriĂšre internationale. Jâaurais pu mâinstaller dĂ©finitivement aux Etats-Unis et je mây serais battu pour monter Ă une place importante. En fait, je nâai pas cherchĂ© Ă ĂȘtre connu aux Etats-Unis mais Ă y ĂȘtre reconnu â et jâai rĂ©ussi mon coup. Etre au Hall of Fame, ça me permet de faire mon mĂ©tier comme jâai envie de le faire.
Lâan dernier, je nâai pas fait mes adieux aux Etats-Unis, jâai fait mes adieux Ă la langue anglaise pour lâAmĂ©rique. Je veux bien y retourner mais pour chanter en français. Je ne veux pas y retourner pour faire ce mĂ©tier dâacrobate de la langue. Câest trĂšs difficile de chanter un jour en espagnol, un jour en anglais, un jour en allemand. Je vais bientĂŽt faire ma tournĂ©e dâadieux Ă la langue espagnole. AprĂšs, je ferai mes adieux en italien. Je ne ferai pas mes adieux en français. En revanche, jâai fait mes adieux aux tournĂ©es. Je ne fais plus que des galas, des apparitions ici ou lĂ tous les trois mois. Ăa va me permettre dâĂ©crire. Jâai recommencĂ© Ă Ă©crire pour les autres. Je viens de faire un texte trĂšs joli, je crois, pour Amel Bent. Il y a des annĂ©es, jâai Ă©crit pour Johnny, pour Sylvie Vartan, pour Philippe Clay, pour Marcel Amont... Je vais recommencer ce mĂ©tier. Câest amusant de boucler la boucle comme cela, par ce que jâai fait Ă mes dĂ©buts.
A vos dĂ©buts, justement, vous Ă©criviez pour Edith Piaf, pour Juliette GrĂ©co, pour Dario Moreno, pour beaucoup de vedettes de lâĂ©poque, et notamment en compagnie de Gilbert BĂ©caud.
Oui et, quand nous avons percé, Bécaud et moi, les maisons de disques ont partout cherché des Bécaud et des Aznavour.
On entend dire çà et lĂ que la chanson française est en train de vivre son Ăąge dâor. Partagez-vous ce point de vue ?
Les textes sont bien meilleurs, il faut bien le dire. Et puis on commence Ă entendre vraiment chanter les chanteurs. Câest le nouvel Ăąge dâor. Bien sĂ»r, il y en a qui vont sâĂ©crouler, parce quâil faut avoir le souffle. Surtout, il ne faut rien renier. Pourquoi beaucoup de yĂ©yĂ©s ont disparu ? Parce quâils ont reniĂ© le passĂ©, parce quâils ont pensĂ© quâavant eux il nây avait rien eu de bon. Ceux qui ont tenu, comme Johnny, ce sont ceux qui nâont jamais pensĂ© comme ça.
Bertrand Dicale
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