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Aznavour, toute sa vie

Interview


Paris 

05/03/2007 - 

Un nouvel album, une série de concerts dans le monde entier, une participation active à l'année de l'Arménie en France, Charles Aznavour est un artiste des plus actifs. RFI lui consacre la journée du 5 mars. Il fallait bien cela pour évoquer ce grand homme. A l'occasion de cette journée spéciale, il a accordé à Valérie Lehoux, journaliste du service culture de RFI, une interview, particuliÚrement intense dans laquelle sont abordés les principaux thÚmes de sa vie, sa famille, sa carriÚre, l'Arménie, Edith Piaf, les femmes, etc. Voici la retranscription intégrale de cette interview.

  Un ArmĂ©nien qui en a vu de toutes les couleurs
  Les sentiments, l’écriture, les chansons, le style
  Le nouvel album, Cuba, le communisme, la politique
  L’ArmĂ©nie, les Ă©migrĂ©s armĂ©niens,  la famille, les banlieues
  Edith Piaf, les femmes, la sensualitĂ©, l’audace
  La carriĂšre, les honneurs, les adieux, la postĂ©ritĂ©




Un ArmĂ©nien qui en  a vu de toutes les couleurs


RFI :  En prĂ©parant cet entretien, je me suis plongĂ©e dans votre biographie, j’ai appris plein de choses, et je me suis aussi plongĂ©e dans votre dernier disque, qui s’appelle Colore ma vie . Je me suis dit, "c’est rigolo qu’il appelle son disque comme ça, lui dont la vie en a vu de toutes les couleurs !"
Charles Aznavour : Justement ! Mais enfin, c’est parti du sombre pour monter vraiment dans les couleurs les plus Ă©clatantes, je n’ai pas Ă  me plaindre ! Je n’ai pas l’habitude de me plaindre en disant "j’ai eu une vie difficile !" au contraire ! Je dis : ça n’a pas Ă©tĂ© facile, mais qu’est-ce que ça a Ă©tĂ© agrĂ©able !

Vous ne vous plaignez pas beaucoup, d’ailleurs !
Non, j’ai horreur de me plaindre !

Au regard de la vie que vous avez eu, de votre passĂ©, de lĂ  d’oĂč vous venez, vous ne vous plaignez pas du tout, on peut le dire..
Je ne vois pas pourquoi je me plaindrais
 Ou alors que diraient les autres, ce qui ont vraiment Ă  se plaindre ! Au contraire, il faut donner une leçon d’espoir aux gens, toujours
 Plus je viens de bas, et plus je monte haut, plus je donne d’espoir Ă  ceux qui ont des difficultĂ©s


Alors on va Ă©voquer Ă©videmment votre vie et votre passĂ© ensemble. Est-ce que vous avez conscience de ce que tout le monde vous reconnaĂźt : une volontĂ© hors du commun, et c’est par le biais conjoint du talent et de cette volontĂ© incroyable, que vous en ĂȘtes arrivĂ© lĂ  oĂč vous ĂȘtes aujourd’hui, c’est-Ă -dire tout en haut ?
Bien sûr..

Et vous la tirez d’oĂč cette volontĂ© ? des difficultĂ©s, justement ?
Pas de mes difficultĂ©s, seulement, mais des difficultĂ©s de la famille
 Je viens d’une famille de gens dĂ©placĂ©s, de gens qui ont eu du mal, qui ont failli ĂȘtre massacrĂ©s, qui ont fait un long pĂ©riple avant de dĂ©barquer, probablement Ă  Marseille, je ne sais mĂȘme pas comment ils sont arrivĂ©s en France, mais parents ne nous ont jamais parlĂ©... Ils ont occultĂ© cela parce qu’ils se sont dit ce n’est pas la peine d’en remettre. Mais ce manque de renseignements nous a marquĂ©s, ma sƓur et moi
Cela m’a permis d’ĂȘtre ce que je suis, d’écrire ce que j’écris, et de me conduire comme je me conduis.

Alors revenons Ă  ce passĂ© et Ă  votre famille. Vous vous ĂȘtes parisien, vous ĂȘtes nĂ© Ă  Paris en 1924..
Je suis parisien pur sang !

Mais l’histoire de vos parents et aussi du peuple armĂ©nien, puisque c’est cela, vous en avez hĂ©ritĂ© un petit peu comme un patrimoine gĂ©nĂ©tique ?
Oui oui. On a toujours le poids des massacres sur les Ă©paules. MĂȘme si cela ne nous est pas arrivĂ©.

Et mĂȘme si on n’en parlait pas beaucoup Ă  la maison, quand vous Ă©tiez petit ?
Non, on n’en parlait pas du tout. Seulement de voir sa mĂšre pleurer parce qu’elle a perdu ses parents quand elle avait 15 ans
 Elle Ă©tait partie du cĂŽtĂ© d’Istanbul et elle ne les a jamais revus
Mais mon pĂšre n’a pas vu ça, sa famille n’a pas Ă©tĂ© massacrĂ©e, il Ă©tait de GĂ©orgie, et en GĂ©orgie il ne s’est rien passĂ©.

ArmĂ©nien aussi mais GĂ©orgien ?
Moi je suis un français d’origine armĂ©nienne, ma mĂšre Ă©tait une turque d’origine armĂ©nienne, et mon pĂšre un gĂ©orgien d’origine armĂ©nienne.

Je lisais il y a quelques jours une biographie qui vous est consacrĂ©e qui est sortie il y a trĂšs peu de temps, l’an dernier, Ă©crite par Daniel Panchenko, aux Ă©ditions Fayard Chorus, et il cite un texte de vous, oĂč vous disiez ceci : "de l’enfant maigre, timide, peureux et vulnĂ©rable, il me faut tirer un ĂȘtre fort"... C’est l’histoire de votre vie ? c’est quelque chose que vous avez dĂ©cidĂ© ou c’est instinctif ?
Oui, c’est l’histoire de ma vie... Je crois que c’était instinctif, et puis les dĂ©cisions se prennent de toute maniĂšre... J’ajoutais Ă  cela, "rien ne peut battre 17h de travail par jour !" Pour moi c’est trĂšs important, il ne faut pas oublier que rien ne tombe comme ça de l’arbre
 Cela arrive peut ĂȘtre quand il y beaucoup de vent, mais moi je n’ai pas reçu beaucoup de vent.

Vous ĂȘtes un gros travailleur et vous avez le culte du travail

J’aime le travail, parce que quand je ne fais pas quelque chose, je m’ennuie à mourir, et comme je n’aime pas la mort, je travaille.

Aujourd’hui, vous travaillez toujours, vous ĂȘtes toujours bien dans l’action et dans le prĂ©sent, mais quand vous vous retournez un peu sur le passĂ©, qu’est-ce qui vous a rĂ©sistĂ©, Charles Aznavour, dans votre vie ? On a l’impression que vous avez rĂ©ussi Ă  tout obtenir mĂȘme ce qui vous rĂ©sistait fortement ?
Je ne me souviens pas de ce qui m’a rĂ©sistĂ©, pas du tout... Je crois que j’ai enfoui toutes les difficultĂ©s, pas dans la mĂ©moire, mais sous la mĂ©moire.. Je n’avais pas envie d’ĂȘtre un malheureux. On peut ĂȘtre malheureux parce qu’on le veut, parce que c’est aussi spectaculaire, parce que cela peut servir : "ah, ce que j’ai Ă©tĂ© malheureux, ah les difficultĂ©s que j’ai eues." Mais ça ne jouait pas avec ce personnage-lĂ .

  Ecoutez : Il en a vu de toutes les couleurs ...


Les sentiments, l’écriture, les chansons, le style


Il y a un autre livre que j’ai lu, c’est votre livre, votre derniĂšre autobiographie, que vous avez publiĂ©e en 2003, et vous dites ceci : "je suis plus froid, plus distant, moins dĂ©monstratif que mes parents, souvent je me demande mĂȘme comment j’ai pu faire ce mĂ©tier oĂč l’on se met pourtant pour ainsi dire Ă  nu, chaque soir, devant un public". Vous avez l’image, c’est vrai, de quelqu’un de trĂšs pudique, et pourtant vous faites le mĂ©tier le plus dĂ©monstratif qui soit !
Oui, mais vous savez que j’ai refusĂ© des films parce qu’il fallait ĂȘtre nu ! Je refuse, parce que mes enfants ou mes petits enfants pourraient voir le film et je ne veux pas qu’on me voie comme ça. MĂȘme si on me paie des sommes importantes, c’est dĂ©finitif, c’est non !

Et monter sur scĂšne et chanter, se mettre Ă  nu d’une certaine façon, ça ne vous a jamais posĂ© de problĂšmes ?
Ah ce n’est pas pareil, non ! Parce que les mots, on peut les couvrir d’une maniĂšre ou d’une autre

Alors on se dĂ©voile ou on se cache derriĂšre les mots ?
Non, on se dĂ©voile avec les mots ! Les vĂ©ritĂ©s viennent avec des mots, comme les mensonges, d’ailleurs, mais moi je prĂ©fĂšre la vĂ©ritĂ©, je n’aime pas la langue de bois, et il n’y a pas que les politiciens qui ont la langue de bois. Les prĂȘtres, les politiciens, les militaires, les acteurs, les artistes, les chanteurs, il y en a qui réécrivent leur vie, qui la rendent ou plus malheureuse ou plus belle. Mmoi j’ai racontĂ© ma vie comme elle est.

Et  puis c’est vrai que vous avez Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  oser dire dans les chansons des choses que les autres ne disaient pas ! vous aimez bien provoquer ?
Oui, on l’a mĂȘme oubliĂ©, d’ailleurs, c’est vrai que j’aime bien provoquer. J’aime bien envoyer Ă  la face des gens des choses qu’ils pensent, qu’ils disent, je dis souvent "la bouche Ă  la fesse ment" !

A mĂ©diter ! Dites moi, on parlait de mise Ă  nu , en scĂšne, devant un public, vous rĂ©pĂ©tez souvent, Charles Aznavour, que vos chansons ne sont pas autobiographiques, pourtant nous, public, on vous lit Ă  travers elles, forcĂ©ment !
Oui, parce que ce sont mes phrases, c’est ma maniĂšre de parler, je n’écris pas comme quelqu’un d’autre, je n’ai jamais imitĂ© un auteur, de ma vie ! C’est la raison pour laquelle je m’entendais trĂšs bien avec Charles TrĂ©net parce que qu’il a Ă©tĂ© mon maĂźtre, mais jamais, sauf quand je l’ai voulu ou fait exprĂšs, jamais je n’ai imitĂ© une chanson de TrĂ©net. C’était important pour moi, c’est mon orgueil et j’ai le droit d’ĂȘtre orgueilleux. Je n’ai jamais Ă©tĂ© arriviste, mais orgueilleux, oui !

Et lorsqu’on Ă©coute, nous public "je m’voyais dĂ©jĂ , en haut de l’affiche", on entend : je me voyais dĂ©jĂ , moi le petit Aznavourian, tout en haut de l’affiche

Non, mais j’avais dĂ©jĂ  fait beaucoup de chansons, beaucoup de music-hall dans Paris quand j’ai Ă©crit cette chanson lĂ ..

C’est une chanson de 1959 ou 1960

Il ne faut pas me demander des dates !

Cela faisait dĂ©jĂ  belle lurette que vous chantiez, mais tout petit, dĂ©jĂ , vous vous imaginiez en haut de l’affiche ?
Non, je m’imaginais devenir un acteur et faire du théùtre, et passer d’enfant Ă  acteur, jeune premier si c’était possible, et en arriver Ă  jouer les pĂšres nobles


RĂ©sultat, vous arrivez aujourd’hui, vous ĂȘtes acteur, certes, mais enfin vous ĂȘtes surtout un des plus grands chanteurs, auteurs-compositeurs, interprĂštes de la chanson française ! Vous en avez Ă©crit combien, de chansons, vous le savez ?
Je suis en train de faire le compte, je crois qu’on en arrive Ă  800 Ă  peu prĂšs, ce qui n’est pas grand-chose quand on pense que des gens comme mon ami Pierre Delanoe, ou Jacques Plante, ou mĂȘme Barbelivien sont dans les 4000 ou 5000 chansons ! Avec un Ăąge plus bas, quand mĂȘme !

Certes, mais ce sont des gens dont c’est l’activitĂ© principale, hormis Barbelivien, peut-ĂȘtre, d’écrire pour les autres... Par exemple quand on vous compare Ă  Barbara, elle n’a fait que 113 ou 114 chansons

TrĂ©net non plus n’a pas Ă©crit beaucoup de chansons,

Brel non plus...par rapport à vous, c’est trùs peu..
Oui, mais moi j’ai peut-ĂȘtre chantĂ© beaucoup plus aussi.

C’est un besoin viscĂ©ral, c’est une respiration, pour vous, quelque chose dont vous ne pouvez pas vous passer, d’écrire des chansons?
Oui, ça commence le matin, et je ne rĂȘve que d’une chose, c’est qu’il n’y ait rien Ă  voir Ă  la tĂ©lĂ©, et je travaille
.

Alors, vous ĂȘtes entrĂ© dans l’histoire de la chanson Ă  plus d’un titre, notamment, on l’évoquait tout Ă  l’heure,  parce que vous avez Ă©tĂ© un des premiers Ă  ouvrir vos textes Ă  des faits de sociĂ©tĂ©  dans la chanson française
  Mourir d’aimer, notamment, qui a Ă©tĂ© inspirĂ© d’un fait divers tragique, et puis il y a eu Comme ils disent, sur l’homosexualité  cela veut dire que vous vous sentez dans la peau d’un observateur de la sociĂ©tĂ©, du quotidien, un capteur, un passeur ?
Mon hobby, c’est la photographie. J'ai toujours un appareil photo avec moi. Je dois avoir, je ne sais pas, 20 000 photos
on n’a mĂȘme pas le temps de les voir


Ooh lĂ  ! Ă  cĂŽtĂ©, votre collection de chansons est toute petite

Oui, mais la chanson, pour moi, c’est une photographie, la photographie d’un sentiment ou d’un moment, c’est ça en fait.

Alors, premiĂšre chanson de ce nouvel album, La terre meurt : photographie plutĂŽt tristounette de l’état de la planĂšte aujourd’hui, planĂšte que vous avez visitĂ©e de long en large depuis des dĂ©cennies, c’est assez terrifiant cette chanson-lĂ  !
Oui, c’est la raison pour laquelle je voulais avoir une musique qui adoucisse un peu le problĂšme, parce que sinon, la chanson n’aurait pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©e.

C’est une musique trĂšs dansante, justement, il y a une espĂšce de paradoxe, d’inadĂ©quation, a priori, entre le texte, trĂšs grave, et la musique..
C’est TrĂ©net, qui a inventĂ© ça ! Et je n’ai jamais oubliĂ© ! Je lui ai posĂ© la question, un jour, j’étais trĂšs jeune – j’ai connu TrĂ©net en 1937, alors c’est vous dire !-, je lui ai posĂ© la question que vous me posez pour Je chante, et il m’a rĂ©pondu que sa chanson Ă©tait tellement dramatique qu’il avait prĂ©fĂ©rĂ© faire une chanson sautillante ! Et je ne l’ai jamais oubliĂ©, car Je m’voyais dĂ©jĂ , c’est l’idĂ©e de TrĂ©net, de mettre un drame avec une musique rapide et gaie


Vous ne craignez pas, malgrĂ© tout, qu’en entendant La terre meurt, on aie tendance Ă  se dĂ©hancher, car c’est une musique trĂšs agrĂ©able, trĂšs dansante
 ?
Il faut ! Les gens n’écoutent pas les mots. Les gens chantent "quand il me tient dans ses bras.. " et font la la la.. Mais si c’est dansant, et qu’ils dansent vraiment, Ă  un moment donnĂ© ils vont entendre les paroles, tandis que si je mets une musique triste, ils vont mettre le disque de cĂŽtĂ©, ils ne vont pas l’écouter du tout... et cela ne sera pas dans les surprise-parties !

Parce que cela va les dĂ©primer ! Mais l â€™Aznavour Ă©colo, on ne connaissait pas encore jusqu’à prĂ©sent.
Mais mĂȘme moi, je ne connaissais pas ! cela s’est fait lentement, trĂšs lentement, moi je vis avec une Ă©pouse suĂ©doise, protestante, et chaque fois que je faisais quelque chose qu’il ne fallait pas faire, elle me disait : "non, ne fais pas ça, ce n’est pas bien !" Cela commence comme ça, et petit Ă  petit, j’ai appris.

"La Terre meurt, chantez vous, la Terre meurt, oĂč allons- nous ?" ... Vous ĂȘtes optimiste, aujourd’hui, ou plutĂŽt pessimiste ?
Je pense qu’on va ĂȘtre obligĂ© d’apprendre ! Laissez encore une ou deux catastrophes, hĂ©las, et les gens vont apprendre. Croyez-moi, dans le sud-est asiatique, ils ont appris rĂ©cemment !

Vous ĂȘtes inquiet, vous pour vos enfants, vos petits enfants, vos arriĂšre-petits enfants ?
Bien sĂ»r, je suis trĂšs inquiet, mĂȘme ! Mais ceux-lĂ , on les Ă©lĂšve diffĂ©remment, dĂ©jĂ .

  Ecoutez : Les sentiments, l’écriture, les chansons, le style ...


Le nouvel album, Cuba, le communisme, la politique


Votre nouveau disque s’appelle Colore ma vie, vous l’avez enregistrĂ© en partie Ă  Cuba, dans un studio mythique qui est le studio Irem avec l’un des pianistes mythiques, l’un des meilleurs pianistes du monde, on peut dire ça ? Chucho Valdez ? C’est pour lui que vous ĂȘtes parti enregistrer Ă  Cuba ?
Oui, lui et son pĂšre sont les plus grands. Mais ce n’est pas moi qui ai eu l’idĂ©e d’aller Ă  Cuba, c’est mon  associĂ©, GĂ©rard Davoust, qui me l’a conseillĂ©. Et comme j’ai une confiance absolue dans les gens avec lesquels je travaille
je dĂ©lĂšgue beaucoup, vous savez, cela me permet de faire beaucoup de choses. Ceux qui ne dĂ©lĂšguent pas ne peuvent pas faire grand-chose ! Je prĂ©fĂšre que ce soit eux qui se trompent, plutĂŽt que moi !

On ne vous imagine pas comme cela !
On croit toujours que c’est moi qui commande... Et pourtant ce n’est pas vrai du tout, je ne commande rien, moi... Ah, quand il y quelque chose qui ne va pas, je le dis, et quand je veux quelque chose, je veux ce quelque chose
 Mais c’est rare !

Alors, c’était une bonne idĂ©e, celle de GĂ©rard Davoust, de vous envoyer enregistrer Ă  Cuba ?
Oui, c’était une excellente idĂ©e. D’abord j’ai connu des musiciens cubains. J’en connaissais trĂšs peu, avant j’avais fait un duo avec Compay Secundo, et puis c’est tout ! Je connaissais surtout des Argentins, des Boliviens, l’AmĂ©rique du sud, l’AmĂ©rique centrale, mais Cuba, c’était inconnu pour moi, totalement.

C'est drĂŽle, qu’à 82 ans, vous preniez un tel risque !
Mais non, mais non, il n’y a pas de risque avec une bonne musique, avec des bons rythmes, avec une bonne couleur de disque... Le disque, si on en vend moins, c’est pas un risque, c’est un manque Ă  gagner
 Alors il faut pas mĂ©langer les questions d’argent et les questions artistiques..Manque Ă  gagner, bon, tant pis ! Risque, c’est autre chose


Est-ce qu’il n’y a pas malgrĂ© tout un risque artistique Ă  ce que l’on dise, "ah, ça y est, Aznavour se prend pour Salvador, la vague cubaine dĂ©ferle sur les chanteurs français" !
Non, parce que Salvador n’a pas fait le cubain, encore ( rires)
 et puis Salvador est un crooner sussureur, moi pas, moi je hurle, je suis un crooner hurlant ! D’ailleurs je ne suis pas un crooner !!!

Vous n’avez pas rencontrĂ© Fidel Castro Ă  Cuba ?
Non, je l’aurais rencontrĂ© avec plaisir, et comme j’ai appris qu’il m’aimait beaucoup, qu’il aimait bien mon travail, je me serais renseignĂ© pour savoir qui j’aurais pu faire sortir du pays ou de la prison..Ce que j’ai rĂ©ussi, quand mĂȘme, deux fois en Russie
 Quand j’étais en URSS, j’ai fait sortir des gens, et ensuite, aprĂšs le tremblement de terre, j’ai fait sortir des gens d’ArmĂ©nie, c’était encore l’URSS, il y avait notamment 12 personnes du comitĂ© Karabagh, dont l’un est devenu le PrĂ©sident du pays ! ( NDLR : Levon Ter Petrossian). Et ça, j’aime bien faire ça, ça me plait ! D’aller, de demander une faveur, et de me dire qu’ils ne vont pas oser me le refuser (rires)!

Donc vous n’avez pas pu rencontrer Fidel Castro, parce qu’il Ă©tait hospitalisĂ© ?
Oui, mais comme il va bien et que je retournerai sĂ»rement Ă  Cuba, je le rencontrerai ! Beaucoup m’ont dit "si tu vas lĂ -bas, ne rencontre pas Fidel, ce serait pas bien pour ton image !".. Ils m’embĂȘtent les gens, avec mon image ! Quelle image ? Mon image, c’est moi qui reconnais mon image
 Je le verrai, justement, parce que je peux peut-ĂȘtre faire du bien Ă  quelqu’un, ne serait-ce qu’une personne !

Et qu’est-ce que vous allez lui dire, si vous le rencontrez ?
Je lui demanderai la libĂ©ration de personnes que des Cubains de l’extĂ©rieur m’auront recommandĂ©es : Ă©crivains, journalistes... Je suis proche des journalistes, surtout les journalistes de terrain, pas les critiques..

J'adore votre franc-parler... c’est extraordinaire. Dites moi, sur le DVD qui accompagne votre nouvel album, il y a un petit reportage, on vous voit enregistrer Ă  Cuba, et on vous voit dans la rue, Ă©couter des musiciens de rue, et on vous voit prendre des photos d’un portrait peint sur un mur, un portrait de Che Guevara. Et puis ensuite, quand on lit votre biographie, on se rend compte que lorsque vous Ă©tiez plus jeune, vous aviez des sympathies communistes ! Pour moi cela a Ă©tĂ© une trĂšs grande surprise !
Toute ma famille, avait des sympathies communistes ! Mes parents ont aidĂ©, dans la mesure de leurs moyens, le groupe Manouchian ( NDLR : rĂ©sistants de la premiĂšre heure en France, qui ont Ă©tĂ© fusillĂ©s par les allemands en 1944).

Et qu’est-ce qui vous en est restĂ©, aujourd’hui, de cet idĂ©al communiste ?
Il en est restĂ© que c’était un idĂ©al formidable, et que lorsque je vois encore les vieux communistes, Ă  la fĂȘte de l’Huma, ils ont encore de l’espoir et du rĂȘve plein le regard, mais il n’y a plus rien Ă  ramasser de ce cĂŽtĂ©-lĂ . On a Ă©tĂ© totalement trompĂ©, parce que de communisme, on est passĂ© Ă  soviĂ©tisme, et ça ce n'Ă©tait pas bon. Et j’ai bien peur qu’il y en ait qui aient encore ce genre d’idĂ©es ! La rĂ©volution, c’est fini.. la rĂ©volution, il faut la faire autrement ! La rĂ©volution, elle doit ĂȘtre pensĂ©e. La lutte rĂ©volutionnaire, ça n’est pas de taper sur son voisin. C’est de convaincre son voisin, si on peut le convaincre. Et peut-ĂȘtre que c’est le voisin qui peut vous convaincre ! Je ne suis pas vraiment apolitique, mais je n’ai pas vraiment trouvĂ© mon bord. Je ne sais pas pour qui je vais voter (NDLR : aux Ă©lections prĂ©sidentielles en France).  Je vais voter, bien sĂ»r, mais je ne sais pas encore pour qui. J’écoute.. Je ne suis pas d’accord, quand on diabolise des politiciens. Il y a "LibertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ©", sur les frontons en France ! Mais alors oĂč est la libertĂ© si on tape sur son voisin parce qu’on n’est pas d’accord avec lui ? Il faut faire un travail diffĂ©rent. Moi, si Madame Royal vient au pouvoir, si l’homme qu’il faut aux Finances est de droite, il faut qu’elle le prenne ! De la mĂȘme maniĂšre, si c’est Monsieur Sarkozy qui vient et qu’il ne prend pas l’homme qu’il faut pour ĂȘtre Ă  la Culture, mĂȘme s’il est Ă  gauche, je ne serai pas heureux. Le discours de Bayrou est plus proche de ce que je pense, mais je ne donne pas d’idĂ©es aux gens, je dis simplement ce que je pense.

Mais il est quand mĂȘme trĂšs rare que vous le disiez aussi directement, me semble-t-il ?
Parce que le moment est venu d’ĂȘtre trĂšs prudent. La France va mal, elle est endettĂ©e jusqu’au cou, on ne rĂąle qu’aprĂšs les gens qui partent Ă  l’étranger ( NDLR : Johnny Hallyday).. Qu’on parte Ă  l’étranger, cela n’a pas une grande importance, ça dĂ©pend ce qu’on fait pour son pays.

  Ecoutez : Le nouvel album, Cuba, le communisme, la politique ...


L’ArmĂ©nie, les Ă©migrĂ©s armĂ©niens,  la famille, les banlieues


Puisqu’on parle avec vous de ce qu’un homme fait pour son pays, je voudrais Ă©voquer avec vous l’ArmĂ©nie. Parce qu’on vous sent fondamentalement de deux pays : la France et l’ArmĂ©nie..
Oui, quand je dis que je suis cafĂ©-crĂšme, et qu’on ne peut pas sĂ©parer le lait du cafĂ©, c’est vrai.

Vous en parlez plus de l’ArmĂ©nie, tout de mĂȘme..
Parce qu’elle en a besoin, mais chaque fois que je fais des rentrĂ©es en France, je fais 3 ou 4 galas de bienfaisance au palais des CongrĂšs. Alors mes galas Ă  moi, c’est pas difficile, je ne prends jamais un sou, le disque du gala, j’en donne tous les droits, mes droits d’auteur, mes droits d’édition, tout. Mais je ne fais pas que pour l’ArmĂ©nie. Sur les 4 qu’on a faits la derniĂšre fois, il y en a eu 2 pour le cancer, 1 pour les journalistes, et 1 pour l’ArmĂ©nie, c’est tout. Je n’en fais pas plus, mais j’en parle plus
 Le professeur Cayatte en parle aussi, et il n’a pas besoin de moi pour en parler.

Mais pour revenir tout de mĂȘme sur votre engagement par rapport Ă  l’ArmĂ©nie, aprĂšs le tremblement de terre de 1988, vous avez créé une fondation qui Ɠuvre Ă  la construction d’écoles, d’orphelinats, de maisons de retraite, etc. Cela Ă©tant, quand je vous entends parler de l’ArmĂ©nie, j’ai le sentiment que cela va bien au-delĂ  d’un engagement humanitaire, c’est un engagement qui touche l’humanitĂ© : vous essayez de donner aux ArmĂ©niens la place qui leur revient et qu’on leur nie un peu dans le concert des nations.
Oui, l’engagement Ă©tait humanitaire au dĂ©but. Il n’est plus humanitaire, puisque maintenant, mon engagement est pour l’enfance. Parce que l’enfance, c’est la force de demain. Et je compte sur les enfants pour faire ce que je ne pourrai pas faire, moi, par la suite.

Je vais encore vous citer, dans votre autobiographie : "pourquoi suis-je devenu ce que je suis, j’ai la conviction qu’il fallait une voix pour rappeler que le peuple armĂ©nien existait encore". Cela veut dire que c’est un destin, au-delĂ  mĂȘme de votre propre volontĂ© ?
Oui, je pense. Mais je ne suis pas le seul au monde. La nation juive a la mĂȘme chose, les Palestiniens ont la mĂȘme chose, les Kurdes commencent Ă  en avoir
 Moi qui ne suis pas trĂšs croyant, mais qui voudrais l’ĂȘtre..

Parce qu’on a le sentiment d’une transcendance, sur ce sujet, qu’il y ait une voix pour dire que les ArmĂ©niens existent encore..
Et bien Ă©coutez la preuve, il n’y en a pas eu avant !

Alors parlez moi encore un peu de votre enfance, vos deux parents arrivent en France oĂč vous naissez en 1924, alors qu’eux attendent leur visa pour partir sur la terre promise, l’AmĂ©rique. Vous grandissez dans un milieu armĂ©nien, et pourtant, vous dites que vos parents ne vous parlent pas du gĂ©nocide, ou trĂšs peu. Simplement vous voyez votre mĂšre, de temps en temps, pleurer sur des photos de famille

C’est ça. La plupart des ArmĂ©niens ne parlaient pas du gĂ©nocide Ă  leurs enfants, par pudeur. Ils ont eu tort, d’ailleurs. Je ne sais mĂȘme pas oĂč mes parents se sont mariĂ©s, quand ils se sont mariĂ©s, comment ils sont arrivĂ©s en France, dans quelle ville ils ont mis le pied sur la terre française
 Probablement Marseille.

Moins de deux ans avant, votre sƓur Ă©tait nĂ©e, sur le chemin de l’exil

16 mois, oui, elle était née en GrÚce, à Salonique.

Comment vos parents vous ont-ils transmis malgrĂ© tout l’amour de l’ArmĂ©nie ?
Il y avait des piÚces de théùtre, une fois tous les 15 jours, il y avait des poésies que ma mÚre nous lisait, mon pÚre chantait des chansons arméniennes, il y avait la cuisine, les restaurants, etc.

C’est bon ? aussi bon que la gastronomie française ?
Non, ( rires) Mais c’est trĂšs bon quand mĂȘme, c’est plus exotique que la cuisine française. Mais ça compte la cuisine, et puis, et puis la langue ! TrĂšs important, la langue ! C’est une langue que nous pratiquons peu, mais quand nous voulons rire, nous rions en armĂ©nien.

Parce que l’humour y est diffĂ©rent ?
Non, mais aux Etats-Unis, entre nous, nous rions en français, pas en anglais.

Quand vous Ă©tiez enfant, il y a eu la guerre, ce qui n’est pas un mince Ă©pisode dans la vie d’un adolescent, et votre famille Ă©tait impliquĂ©e dans la rĂ©sistance, avec le rĂ©seau de Missak Manouchian.
Mes parents Ă©taient impliquĂ©s, mais plutĂŽt en marge. Ils aidaient. Cela dit, mon pĂšre a Ă©tĂ© obligĂ© de fuir, quand mĂȘme. Et puis il s’est engagĂ© volontaire, ça c’est important de le dire, parce que tous les Ă©trangers ne s’engageaient pas volontaires ! Et puis aprĂšs l’arrestation de Missak Manouchian, on a eu MĂ©linĂ©, sa femme, Ă  la maison. On a aussi cachĂ© des juifs, on n'a pas demandĂ© ensuite Ă  ĂȘtre sur le mur en question (NDLR : le mur des Justes qui a Ă©tĂ© inaugurĂ© en juin 2006 pour rendre hommage Ă  ceux qui ont sauvĂ© des juifs pendant la seconde guerre mondiale) !

Pourquoi vous en parlez si peu, de ces Ă©pisodes de votre vie ?
Mais parce qu’on ne l’a pas fait pour qu’on en parle, on l’a fait parce qu’humainement il fallait le faire ! On n’était pas plus proches des juifs que d’autres. Mais on en a aidĂ© trois, Ă  des pĂ©riodes diffĂ©rentes. L’un Ă©tait mariĂ© Ă  une ArmĂ©nienne, il est arrivĂ© un jour affolĂ©, et mes parents lui ont dit qu’il vienne Ă  la maison, et puis voilĂ , ça s’est passĂ© comme ça.

Vous avez conscience que si vous racontiez ces histoires-lĂ  aux journalistes critiques que vous regardez d’un si mauvais Ɠil, ça les attendrirait, non ? Ils vous trouveraient tellement formidable !
Je ne veux pas les attendrir !

Est-ce que vous vous en moquez, qu’on vous trouve formidable ?
Non, j’aime ! J’aime bien ce qui m’arrive en ce moment. J’aime bien qu’on me mette Ă  la place oĂč je voulais ĂȘtre. C'est-Ă -dire quelqu’un qui Ă©crit. J’aime bien qu’on lise mes paroles de chansons au lieu de les entendre d’une oreille distraite. Ce qui m’intĂ©ressait, c’était que l’on sente que je voulais faire quelque chose dans une langue que j’aime.

Vous prĂ©fĂ©rez, Charles Aznavour, qu’on vous reconnaisse comme auteur, plus que comme chanteur et acteur ?
Uniquement, oui. Chanteur et acteur, au revoir, M'sieurs Dames. Je suis un auteur d’abord ! car si je n’avais pas Ă©crit ce genre de chansons, je n’aurais pas fait ce genre de tour de chant. Et si j’avais Ă©tĂ© grand, blond, aux yeux bleus, je n’aurais pas fait une carriĂšre.

Vous vous rappelez votre premier sentiment, quand vous avez pour la premiĂšre fois posĂ© le pied sur le sol armĂ©nien ?
Oui ! Je n’ai pas aimĂ©. C’était en 1963 ou 64, et je n’ai rien ressenti. J’avais l’impression que je ressentirais quelque chose de particulier, mais je n’ai rien ressenti du tout. Et d’autre part, il y avait Ă  peu prĂšs 250 personnes qui Ă©taient venus Ă  l’aĂ©roport, qui me disaient : "ah ! tu es revenu dans ton pays !!" Mais non, je rĂ©pondais, mon pays, c’est la France ! Ils Ă©taient terriblement vexĂ©s. (rires) Il a fallu le tremblement de terre pour qu’ils ne soient plus vexĂ©s. C’est quand mĂȘme Ă©norme ! Mais je ne me sentais pas armĂ©nien du tout. Mes parents, eux Ă©taient armĂ©niens
 Et moi je n’ai pas Ă©tĂ© touchĂ© du tout, et en plus on ne voyait rien, il neigeait.

Vous avez quand mĂȘme retrouvĂ© votre grand-mĂšre paternelle.
VoilĂ . La seule Ă©motion, c’était cela.

Dans ce nouvel album, Colore ma vie,  il y a une chanson qui est trĂšs marquante, qui s’appelle Je vis en banlieue, oĂč vous vous glissez dans la peau d’un jeune de banlieue, en tout cas d’un habitant de ces banlieues

Je me glisse dans la peau d’un enfant d’émigrĂ©.

Justement, c’est l’empathie de l’enfant d’émigrĂ© que vous ĂȘtes vous-mĂȘmes ?
Oui
. que j’ai Ă©tĂ© !

Que vous ĂȘtes encore ! vous restez un fils d’émigrĂ© !
Oui, je le suis physiquement, je ne le suis pas moralement. C’est complexe, peut-ĂȘtre, mais c’est vrai ! Parce que dans ma tĂȘte, tout ça c’est fini, ça n’existe plus du tout.

Pourquoi alors cette envie d’écrire cette chanson ?
Eh bien parce que 
 la banlieue est turbulente, la banlieue a des ennuis.. La banlieue a le meilleur et a le pire. Et c’est ça que j’ai voulu expliquer Ă  tous ceux qui ne font que condamner, d’une part, et Ă  tous ceux qui ne veulent que dĂ©fendre, d’autre part.

Mais ce n’est pas anodin de dire "je vis en banlieue". Vous incarnez un enfant de la banlieue ?
J’ai Ă©crit au dĂ©but "Je suis de banlieue", et j’ai trouvĂ© que cela ne prenait pas assez position.

Vous renvoyez dos Ă  dos, dans cette chanson, la gauche et la droite, c’est un constat assez sombre de la rĂ©alitĂ© vie en banlieue que vous dressez

Oui, mais est-ce qu’elle n’est pas rĂ©elle ? Est-ce que ce n’est pas vrai, ce que je dis ? Pourquoi ne se rĂ©veille-t-on que quand ça "rĂ©volutionne" ou qu’en pĂ©riode d’élections ? Pourquoi ne se rĂ©veillerait-on pas avant ?

Vous avez l’air en colùre, quand vous parlez de la banlieue..
Ah oui, je suis en colĂšre ! Moi j’ai une petite fille qui est maghrĂ©bine, 50% du cĂŽtĂ© du pĂšre.. Bon, cette petite fille, si ça continue comme ça, un jour, on lui reprochera un jour d’avoir eu un pĂšre maghrĂ©bin, et ça, je ne le veux pas !

Et vous avez peur, vous le craignez ?
Non, je ne le crains pas, je ne le veux pas, c’est tout. Il ne faut pas craindre les choses, il faut lutter contre elles.

Et vous avez la sensation, tout de mĂȘme que le creuset qu’a pu ĂȘtre la France, avec des vagues d’immigration incessantes, venues de partout pendant des annĂ©es, s’est un peu cassĂ© ?
Je ne crois pas qu’il y ait une grande diffĂ©rence. J’ai vu arriver les juifs de Pologne et les juifs d’Allemagne, et j’ai entendu des mots qui m’ont dĂ©plu, Ă  l’époque. Je trouve au contraire qu’on est moins anti-sĂ©mite aujourd’hui qu’à l’époque, et puis les Français ont appris beaucoup de choses, on comprend mieux les autres, on donne plus.

Et pourtant il y a toujours un problĂšme aujourd’hui !
Mais attendez, mais mĂȘme moi je dis des choses : moi je dis qu’il ne faut accepter en France que ceux qui veulent Ă©pouser la France
 Pourquoi on aurait chez nous des gens qui critiqueraient, qui vivraient Ă  nos crochets, et qui ne penseraient qu’à une chose, c’est dire du mal de nous et s’en aller aprĂšs, ou profiter de tout ce dont ils peuvent profiter


Non, ceux lĂ  il ne faut pas les garder. Je suis navrĂ© pour les associations qui le font, mais alors ça, ça me dĂ©plait souverainement, parce que je connais plein de jeunes, qui ne demandent qu’une chose, c’est d’ĂȘtre traitĂ©s comme des Français qu’ils veulent ĂȘtre ! Et quand je dis plein, plein ! Moi je connais les banlieues parce que j’y vais avec mon gendre !

C’est pour cela que vous avez fait cette chanson, pour dire cela aussi ?
Oui, c’est pour cela.

J’ai lu aussi qu’il n’y a pas si longtemps, vous Ă©tiez allĂ©s dans les banlieues Ă  la rencontre de lycĂ©ens, dans le 93, en Seine Saint Denis, prĂšs de Paris..
Oui, j’ai beaucoup aimĂ© !

Qu’est-ce qu’ils vous ont appris ces jeunes-lĂ  ?
C’est surtout je crois qu’est-ce que je leur ai appris ! Je leur ai appris que la jeunesse qui se rĂ©volte, c’est normal, la jeunesse doit se rĂ©volter, elle ne doit pas somnoler. Mais vous voyez, je dis : "il faut boire jusqu’à la lie, sa jeunesse, buvez-la, c’est la vie, apprenez ! Mais en fin de compte, n’emmerdez pas le monde."

Vous avez Ă©tĂ© un jeune rĂ©voltĂ©, vous, dans votre jeunesse ?
J’ai pas eu le temps d’ĂȘtre un rĂ©voltĂ© parce qu’il y avait la rĂ©sistance, la peur, il fallait se nourrir


Il vous a fallu travailler trùs tît, c’est vous qui faisiez vivre votre famille..
Oui, il a fallu travailler
 Cela dit, fonciĂšrement, je suis toujours un rĂ©volté  mais je ne suis pas un homme en colĂšre. Mes colĂšres sont pleines d’humour
 Les gens qui ont des colĂšres sans humour, ce n’est pas possible ! Ce sont ces gens-lĂ  qui prennent un revolver et qui tirent ! Moi je ne ferai jamais une chose pareille. Si vous voulez, je pique une colĂšre, puis je me retourne et je ris, je ris de moi aussi. Mon Ă©pouse, quand je suis en colĂšre, elle aime bien. Pourtant j’ai jamais fait de colĂšre Ă  la maison. Mais elle aime bien parce que c’est un spectacle, il parait que je suis formidable en colĂšre...(rires)

Puisqu’on parle des enfants, et parce que vous en parlez dans votre autobiographie, je me permets d’en parler parce que j’ai appris cette chose terrible, c’est que vous avez perdu un fils..
Oui


Ça a changĂ© quelque chose dans votre vie ?
Non, je mentirais si je disais que cela a changĂ© des choses dans ma vie. Je sais bien que le malheur chronique, c’est toujours beau, mais moi je ne suis pas un malheureux chronique
 Non, ça m’a changĂ©. Je sais de quoi il est mort : il est mort parce qu’il voulait maigrir, qu’il prenait des cachets...et qu’en plus il buvait de la biĂšre. Il est mort tout seul dans un appartement, pendant que j’étais en tournĂ©e. Alors j’ai une boĂźte, Ă  la maison, que je ne peux pas ouvrir sans ĂȘtre trĂšs touché 

  Ecoutez : L’ArmĂ©nie, les Ă©migrĂ©s armĂ©niens,  la famille, les banlieues ...


Edith Piaf, les femmes, la sensualitĂ©, l’audace


Revenons Ă  votre jeunesse
 Vous aviez 22 ans quand vous avez rencontrĂ© Edith Piaf, cette rencontre a marquĂ© votre vie !
Ah, elle la marque toujours ! Les grandes rencontres marquent une vie pour la vie !

Vous en souriez encore !
Oui, oui ! et j’entends encore le rire d’Edith ! j’aimais bien les plaisanteries qu’on faisait ensemble, j’aimais bien quand elle me traitait de petit con ! Elle disait tout le temps : "c’est un gĂ©nie, c’est un gĂ©nie con mais c’est un gĂ©nie !" Et elle me traitait de petit con parce que je faisais du scat, et qu’elle ne comprenait pas ça.. Elle me disait : "mais tu n’as fini, petit con, de chanter des chansons pareilles quand tu Ă©cris autre chose ?" . Bon, j’aurais pu le cacher, qu’elle me traitait de petit con, mais je ne voulais pas le cacher parce que c’était un mot d’amour, si vous prĂ©fĂ©rez !.. Edith m’a quand mĂȘme chassĂ©, un jour, on Ă©tait Ă  New York et on s’est disputĂ© – on se disputait souvent  Ă  propos de théùtre, de cinĂ©ma -, et elle m’a dit : "puisque c’est comme ça, puisque tu n’es pas d’accord avec moi, eh bien tu t’en vas !" Je lui ai rĂ©pondu "donnez moi mon billet", elle est allĂ©e le chercher, me l’a donnĂ©, et ..

Vous la vouvoyiez et elle vous tutoyait

Oui, elle me tutoyait et elle m’a souvent demandĂ© d’en faire autant avec elle, mais je ne voulais pas, j’avais trop de respect pour elle
 Et donc elle m’a dit : "demain matin on te raccompagne au bateau, ça tombe trĂšs bien, il part demain !" Donc j’ai pris le bateau, je suis parti ! Le deuxiĂšme jour, sur le bateau, j’ai reçu un tĂ©lĂ©gramme : "tu me manques dĂ©jĂ " !! C’était ça, Edith, c’était ça !

C’est vous qui avez fini par partir, quelques annĂ©es aprĂšs

Oui, mais j’étais totalement dĂ©pendant d’Edith, j’étais heureux tel que j’étais, je n’avais pas besoin d’autre chose..

Mais c’est allĂ© loin, cette histoire, parce que vous vous Ă©tiez installĂ© chez elle

Ah, j’ai vĂ©cu chez elle pendant prĂšs de 8 ans !

C’est ça, vous aviez un petit appartement chez elle, et vous lui serviez de..
De secrétaire..

Oui, mais mĂȘme plus que ça : vous faisiez des chansons, vous Ă©tiez secrĂ©taire, chauffeur, garde du corps, Ă©clairagiste

Oui, tout ça !! mais tout ça dans le cadre du mĂ©tier.. !

Ah oui, vous n’avez pas fait partie des nombreux amants d’Edith Piaf !
Non, non, elle n’était pas mon genre


C’est peut-ĂȘtre pour ça que vous ĂȘtes restĂ© si longtemps Ă  cĂŽtĂ© d’elle, d’ailleurs 

C’est trĂšs possible ! (rires) elle me faisait faire n’importe quoi, j’acceptais tout, mais je n’étais pas le seul. Tous ceux qui ont vĂ©cu dans l’entourage de Piaf ont tout acceptĂ© ! Les neuf Compagnons de la Chanson ont tout acceptĂ©, Cocteau, tout le monde, tout le monde ! Ce petit bout de femme Ă©tait vraiment une force de la nature !

Alors tout Ă  l’heure, vous disiez que vous n’avez pas Ă©tĂ© l’un des amants de Piaf, elle n’était pas votre genre.. Mais avant de rencontrer votre femme, il y a quarante et quelques annĂ©es, vous avez Ă©tĂ© un grand sĂ©ducteur, quand mĂȘme !
On raconte beaucoup de choses !

Mais non, c’est vous qui les racontez !
Non, moi je n’ai pas racontĂ© grand-chose ! Dans notre mĂ©tier, ce que j’ai racontĂ© lĂ , ce n’est rien ! Mais je peux dire une chose : jamais 
 jamais.. Ă  la sortie du théùtre, je n’ai donnĂ© mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone Ă  une jeune femme, je suis toujours rentrĂ© Ă  la maison : comme je disais "on ne touche pas Ă  la clientĂšle !"

Cela Ă©tant, sĂ©rieusement, vous avez besoin des femmes ? dont vous avez d’ailleurs, pas toujours parlĂ© trĂšs tendrement, et notamment dans votre nouveau disque !
Non, non ! et je parle trĂšs tendrement des femmes dans mon disque !

Pas de toutes !
J’énumĂšre les femmes, mais je dis aussi qu’il y en a qu’il faut courtiser Ă  genoux, je dis qu’il y en a qu’il faut Ă©pouser immĂ©diatement. Non, non, il y a un mĂ©lange quand mĂȘme !

Vous dites aussi qu’il y en a qu’il vaut mieux oublier tout de suite !
Et ce n’est pas vrai peut-ĂȘtre ??  Mais c’est la mĂȘme chose avec les hommes, et j’ai Ă©crit la chanson, et on l’entendra bientĂŽt ! Mais pas par moi, bien sĂ»r !

Elles vous ont appris quelque chose, les femmes dans votre vie ?
Elles m’ont dĂ©jĂ  appris une chose, c’est l’égalitĂ© des sexes. Et c’est quelque chose d’important, c’est qu’il n’y a pas de femmes infĂ©rieures aux hommes. Et que souvent, dans nombre de cas, elles sont supĂ©rieures. Il faut l’admettre, peut-ĂȘtre pas devant elles, mais il faut l’admettre ! ( rires)

Tout de mĂȘme, c’est dommage que je n’aie pas votre autobiographie sous la main, mais quand vous parlez de votre seconde Ă©pouse, il y a un chapitre oĂč vous n’y allez pas par 4 chemins ! Je me suis dit, quand mĂȘme, ce Charles, quel macho !
Non, ce fut un mariage ratĂ©, tout simplement, cela m’emmerdait sĂ©rieusement. Je n’aime pas les femmes qui veulent ĂȘtre la vedette du couple
 Si vous voulez ĂȘtre la vedette, faites ce qu’il faut pour !

Si je vous interroge comme ça avec insistance, sur les femmes, c’est que je voudrais savoir si ce goĂ»t de la conquĂȘte

Non, je n’ai pas fait de conquĂȘtes, croyez-moi !! J’étais tellement timide qu’on faisait ma conquĂȘte, c’est vrai ce que je vous dis lĂ  ! Et les femmes que j’ai connues - je peux vous les prĂ©senter, car je suis restĂ© trĂšs ami avec toutes-, elles vous le diront !

Elles tombaient toutes seules ?
Non, elles me faisaient tomber !  ( rires)

Vous avez Ă©tĂ© en tout cas, Charles Aznavour, un des premiers Ă  parler d’érotisme dans la chanson

De sensualité, dirons-nous.

De sensualitĂ©, si vous le voulez
 Mais tout ce que vous Ă©crivez, tout ce que vous dites, vous le faites franchement, sans fard et sans dĂ©tour ?
Oui !

Mais vous avez eu des ennuis avec la censure, dans vos chansons !
Oui et non. On disait aux gens de ne pas passer ces chansons lĂ , plutĂŽt..

  Ecoutez : Piaf, les femmes, la sensualitĂ© ...


La carriÚre, les honneurs, les adieux, la postérité


Tout de mĂȘme, si l’on fait un retour sur le passĂ©, votre carriĂšre et vos chansons, vous avez Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  parler ouvertement Ă  parler de sensualitĂ© dans les chansons, vous avez Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  dresser des portraits de femmes pas toujours trĂšs flatteurs, Ă  casser avec la tradition romantique d’une certaine chanson française, l’un des premiers Ă  ouvrir vos textes Ă  une certaine partie de la sociĂ©tĂ©... Alors qu’est-ce que vous vous dites ? "Bon sang, comme j’ai Ă©tĂ©  gonflĂ©, j’aurais pu ne pas revenir de ces audaces-lĂ ", ou bien "mon Charles qu’est-ce que tu as Ă©tĂ© bon" !..
Je ne dis pas ça du tout ! C’est pire ce que je dis. Je dis : "c’est pas normal qu’il y ait d’autres qui l’ont fait et qu’on oublie que je l’ai fait, moi !"

Parce que vous avez la sensation qu’on ne vous reconnaĂźt pas, aujourd’hui, Ă  votre juste valeur ?
Ah non, ce n’est pas la valeur !

A votre juste apport ?
VoilĂ , c’est ça ! la valeur, c’est une autre histoire ! Je ne parle jamais de ma valeur, cela ne veut rien dire, ça ! J’aurais pu trĂšs bien ne pas ĂȘtre le chanteur que je suis, et ĂȘtre quand mĂȘme l’auteur que je suis
 Donc la valeur, il ne faut pas en parler.

Qu’est-ce que vous pensez au fond de vous des journalistes, qui ont eu parfois la dent un peu dure ?
Alors si vous voulez, parlons des journalistes : il faut faire la diffĂ©rence entre les journalistes et les critiques ! Si un critique n’est pas constructif, il ne m’intĂ©resse pas ! Il peut dire du mal de quelqu’un, Ă  condition qu’il dise le pourquoi, et oĂč est l’erreur. Ils ne le font pas, ils dĂ©molissent , ils dĂ©molissaient -enfin on ne dĂ©molit plus personne, il n’y a plus de critiques !- ; mais ils dĂ©molissaient systĂ©matiquement un artiste. Il y en avait trĂšs peu qui ne dĂ©molissaient pas. Et c’était ça que je leur reprochais.

Quand on lit certaines des critiques qui ont Ă©tĂ© publiĂ©es sur vous il y a fort longtemps, il y a 40 ans et plus, on lit une violence dans les mots qu’on n’imaginerait pas aujourd’hui... c’est quelque chose d’insensĂ© !
On a Ă©tĂ© mĂȘme jusqu’à dire qu’il Ă©tait insensĂ© qu’il y ait un paralytique sur scĂšne ! C’est affreux, ce qu’on a racontĂ© sur mon compte. C’était de la dĂ©molition !

Comment vous expliquez qu’à un moment de votre carriĂšre, vous ayez suscitĂ© tellement de... haine dans la critique ?
Je crois que les ai Ă©nervĂ©s ! Il y a des gens que j’ai Ă©nervĂ©s, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi !

Cela n’a pas Ă©tĂ© un moteur, aussi, quelque part, ces critiques ?
Non, ce que je voulais faire, je l’aurais fait de toute maniùre


Et alors aujourd’hui, quand vous voyez tous les honneurs qui vous sont rendus ? c’est impressionnant...
J’accepte ! je suis trĂšs heureux. Cela reprĂ©sente ce que je disais il y a quarante ans : "un jour ils viendront m’apporter des mĂ©dailles sur un coussin en velours rouge"


Oui, j’en ai notĂ© quelques unes, et la liste est loin d’ĂȘtre exhaustive ! LĂ©gion d’honneur, chevalier puis commandeur, HĂ©ros national en ArmĂ©nie, citoyen d’honneur de la ville de MontrĂ©al, CĂ©sar d’honneur, Victoire de la musique... Il y a tout, on vous dresse une statue !
Je l’ai !! (rires) elle fait 4m ! Ă  Gumri, en ArmĂ©nie.

Et il y a une place qui portera votre nom Ă  Erevan..
Oui, et il y aura une statue aussi ! Et un musĂ©e qui sera prĂȘt dans un an et demi... Et dans ce musĂ©e, j’ai tenu Ă  ce qu’il y ait une salle de spectacle pour qu’on puisse y prĂ©senter les jeunes artistes, ou qu’on puisse y faire des confĂ©rences, enfin une salle qui serve Ă  quelque chose d’autre qu’à ĂȘtre un théùtre. Mais malgrĂ© tout, la mĂ©daille que je prĂ©fĂšre, vous ne l’avez pas citĂ©e. C’est la mĂ©daille qui m’a Ă©tĂ© offerte par l’AcadĂ©mie Française.

Et voilà, toujours l’auteur...
Oui, toujours. On en revient toujours aux mĂȘmes choses avec moi.

Et malgrĂ© tout vous chantez J’abdiquerai, parce que vous n’avez pas le choix
 Le temps, la mort, ce sont des choses qui reviennent souvent dans votre Ɠuvre. Vous abdiquerez, certes, parce qu’il le faut bien un jour ou l’autre, mais ce sera Ă  contre-cƓur

Ah, et bien oui, la voix ne sera plus lĂ .. Si mon visage est une ruine, ce n’est pas grave..J’en ai vu d’autres. Mais la voix, ce n’est pas pareil. Mais je n’abdiquerai pas totalement parce que jusqu’au bout j’écrirai, et l’écriture passant par d’autres voix peut ĂȘtre un bonheur aussi !

Il y a une phrase dans cette chanson qui m’a un peu interloquĂ©e : "adieu Ă  son public, c’est comme un adieu aux armes"... Qu’est-ce que cela veut dire, que le spectacle est un peu un combat ?
Bien sĂ»r, bien sĂ»r que c’est ça
 Vous savez, quand un gĂ©nĂ©ral doit se retirer, cela doit faire quelque chose ! Encore que lui, il n’a plus de guerres, mais moi j’en ai encore!

Mais vous les avez toutes remportĂ©es !
Oui mais il y en a encore, il y en a toujours Ă  faire !

Et puis ce n’est pas un ennemi qu’il y a en face de vous quand vous chantez

Non, mais ce que j’aimais rĂ©pondre, quand on me demandait ce que je faisais , c’était : "je fais ma campagne d’Italie, ou d’Espagne"
 C’est une question de territoire, d’ailleurs je le dis dans une chanson... Les territoires, j’en parle aussi
 

Aznavour NapolĂ©on ??
Ce sont les Polonais qui disaient ça
 et pourtant, je n'ai pas enlevĂ© Waleska, lĂ -bas.

Mais quand votre intĂ©grale est sortie, elle avait une forme d’arc de triomphe, tout de mĂȘme ! L’empereur de la chanson !
C’est Levon Sayan ( NDLR :son ami et producteur) qui en a eu l’idĂ©e... Moi ce que j’ai prĂ©fĂ©rĂ©, c’est quand on avait fait la colonne Morris.

Vous dites, aussi dans cette chanson, que vous espĂ©rez un bel enterrement ?
Oui, ce serait pas mal, non ? Cela ferait plaisir Ă  mes enfants ! Cela les consolera peut-ĂȘtre un petit peu
 (rires)

Mais vous dites réguliÚrement, dans vos interviews, que vous ne croyez pas à la postérité.
Non ! J’y crois, dans une certaine mesure pour un compositeur classique. Pour un peintre et pour un sculpteur, pour un savant, pour quelqu’un qui apporte quelque chose pour l’humanitĂ©. Je n’y crois pas pour un chanteur, pour un acteur, pour un auteur. Vous savez, on aura du mal Ă  faire mieux que MoliĂšre !

Et pourtant, la chanson, c’est le vecteur artistique le plus populaire et le plus intime, celui qui accompagne le plus les gens au quotidien 

Oui, mais c’est aussi celui qui se consomme  et se consume le plus vite ! Donc je ne crois pas Ă  la postĂ©ritĂ© ! Et puis alors, si on commence Ă  penser Ă  ça, c’est qu’on se croit plus que je ne me crois !

Qu’est ce qui vous pousse aujourd’hui Ă  votre Ăąge Ă  tant et tant chanter, qu’est-ce qui vous pousse aujourd’hui, qu’est-ce qui vos donne envie de continuer comme ça ?
La plume !

Et la retraite, vous n’avez pas envie ? Il y a des millions de français qui rĂȘvent de retraite !
Je suis Ă  la retraite. Mais ils vont voir comment on s’emmerde Ă  la retraite ! ( rires)

Vous avez entamĂ© une grande tournĂ©e d’adieux Ă  l’étranger...
Oui, ça ne fait que commencer. C’est rĂ©trĂ©cir le territoire de voyage pour travailler. Et me laisser un  peu plus de temps pour voyager pour le plaisir et pour apprendre et pour connaĂźtre.

En France, vous ferez des adieux, un jour ?
Je n'en sais rien !

J’ai lu, toujours dans votre autobiographie, que vous parliez de vos chansons en disant "mes oeuvrettes"... C’est si peu important que cela ?
Oh, quand je dis mes oeuvrettes, ce sont mes petites Ɠuvres, mes chansons sont courtes.

Et plein de petites oeuvrettes, cela fait un "grand-Ɠuvre" ?
Ça, on le saura quand je serai mort..

Mais qu'en pensez-vous ?
Oh, Ă©coutez, laissez moi vivre pour le moment, on verra plus tard !! (rires)

  Ecoutez : La carriĂšre, les honneurs, la postĂ©ritĂ© ...

Valérie  Lehoux