ParisÂ
16/04/2007 -Â
Avec Eldorado, Stephan Eicher retrouve Barclay, sa maison mĂšre, aprĂšs un dĂ©tour de huit ans chez Virgin. Il signe surtout un album simple et beau, fort dans sa douceur, doux dans sa force. Un disque aux tendres accents folk et jazzy, superbement orchestrĂ©. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, Stephan Eicher nâa jamais atteint le succĂšs populaire dâEngelberg ou Carcassonne. Le chanteur, gentleman, un peu dandy, poursuit sa route, un sillon tracĂ© en toute sincĂ©ritĂ©. De son inimitable accent, il raconte, avec des mots justes et puissants, sa conquĂȘte de lâEldorado.
Stephan Eicher sera l'invité de Musiques du monde sur RFI le 19 avril 2007 : + d'info

Pourquoi avoir intitulĂ© votre album Eldorado ? Quelle sorte dâor cherchiez-vous ?
Chaque fois, je donne une rĂ©ponse diffĂ©rente, mais lĂ , je commence Ă sĂ©cher ! Que vais-je bien pouvoir inventer pour vous ? Il faut que je trouve un truc ! Ah, ça yâest ! Mais vous allez ĂȘtre déçue. VoilĂ : lâĂȘtre humain rĂȘve un peu trop. Ce que jâai vu, je lâavais rĂȘvĂ© plus grand, plus dorĂ©. Les Zurichois sont comme les Parisiens : des gens sĂ»rs dâeux. Vous connaissez cette fable ? Un Zurichois veut voir pour la premiĂšre fois lâocĂ©an Atlantique. Il roule, il roule, et arrive, Ă lâaube, devant lâĂ©tendue majestueuse. "Je mâimaginais cela plus grand", constate-t-il.
Et puis, aprĂšs Engelberg et Carcassonne, je ne pouvais pas ajouter un nom de lieu trop prĂ©cis. DerriĂšre Eldorado, chacun met ce quâil veut.
Quâavez-vous ramenĂ© de ce voyage ?
CâĂ©tait un voyage intĂ©rieur, statique. Les plus beaux pĂ©riples sont immobiles. En dĂ©placement physique, je me sens insultĂ©, dĂ©possĂ©dĂ©, coupable Ă la douane comme Ă lâĂ©cole lorsque lâon me surprenait en plein dĂ©lit de bavardage. La rĂ©alitĂ© nâest dâailleurs pas si rĂ©elle. Câest comme lâEldorado. Si lâĂȘtre humain le dĂ©couvrait, il serait déçu. Lâhomme adore rĂȘver. Le "truc" le plus Ă©norme ne saurait Ă©tancher sa soif. MalgrĂ© ce dĂ©calage, jâai ramenĂ© quelques bouts, onze chansons. Jâai certainement rapportĂ© les bonnes choses ; mes mains Ă©taient, de toute façon, trop petites pour en tenir davantage.
Comment composez-vous ?
Jâai une idĂ©e et je commence Ă Ă©crire. Je tiens la premiĂšre phrase mais je ne possĂšde pas lâhistoire finale. Je flĂąne alors, et dĂ©rive au grĂ© de mes envies. JâĂ©cris dans ma tĂȘte. Jâimagine. Je mets en scĂšne des textes. Je marie une idĂ©e, une suite dâaccords, aux mots.
Un "truc" impulse la composition. Le tempo, par exemple. DâEldorado, je pourrais donner la mesure prĂ©cise de chaque chanson, un battement qui ne varie guĂšre selon les titres. Pour moi, câest la premiĂšre fois, mais lâalbum vient de lĂ , de ce tempo, de cette pulsation interne, la mienne, le rythme de mon cĆur, qui sâemballe lorsque jâai bu trop de cafĂ© ou que je suis amoureux. Pour Ă©crire ma "petite musique", je me suis enfermĂ© dans une piĂšce minuscule, sous les combles. Et jâai repoussĂ© les murs grĂące Ă mon aventure.
Eldorado, Ă la tonalitĂ© douce, se distingue de votre prĂ©cĂ©dent album Taxi Europa, plutĂŽt rock. DâoĂč provient cette envie dâintimisme ?
Pour Eldorado, jâai travaillĂ© dans des lieux oĂč je ne pouvais pas faire de bruit : la nĂ©cessitĂ© de ne pas rĂ©veiller les gens et petits enfants alentours. DâoĂč une Ă©criture de chansons trĂšs calmes, intĂ©riorisĂ©es. Jâessayais de ne pas dĂ©ranger. Lorsque lâon frappait Ă ma porte de chambre pour me demander ce que je faisais, je rĂ©pondais : "rien, rien !" Jâai Ă©crit Taxi Europa pour la scĂšne : un disque de printemps, qui ouvre les fenĂȘtres. Eldorado les referme. Avec le prĂ©cĂ©dent album, jâavais envie dâaller vers les gens. LĂ , je me recentre et pousse la porte en disant : "foutez-moi la paix !". Je montre ce moi que les gens voient peut-ĂȘtre moins. JâespĂšre traduire cette intimitĂ© sur scĂšne : jouer seulement pour la personne qui Ă©coute, et non pour un public. Voici, avec mon arc, la sensation que je vise.

Votre orchestration, originale dans le choix des instruments et dans lâarrangement, confĂšre au disque un son particulier. Comment sâest-elle Ă©laborĂ©e ?
Cela rĂ©side dans lâarrangement, une idĂ©e dâarchitecture. Pour moi, orchestrer relĂšve du plaisir charnel. Je mâĂ©tais fixĂ© quelques rĂšgles, comme remplacer le quatuor Ă cordes par des cuivres. Ou encore interdire lâordinateur au dĂ©but et Ă la fin pour privilĂ©gier la bande magnĂ©tique, plus floue, moins claire, en adĂ©quation avec mon idĂ©e de lâhumain. Jâai Ă©tĂ© lâun des premiers Ă utiliser lâinformatique en musique. Jâen connais par cĆur les avantages et les inconvĂ©nients. Jâutilise aussi des instruments peu conventionnels comme le mellotron. Le musicien arrive sur scĂšne avec un vrai mellotron et change les bandes en direct entre deux chansons ! Je me suis entourĂ© dâexcellents joueurs de jazz pour donner corps Ă cette orchestration.
Avec les trompettes mariachi, le bandonĂ©on, le banjo, vous recrĂ©ez en musique une certaine idĂ©e de lâAmĂ©rique ?
Si on lâanalyse, le mariachi ne se distingue guĂšre de la polka autrichienne, adaptĂ©e au Mexique. MĂȘme son instrumentation est autrichienne. Quant au bandonĂ©on, il provient de BaviĂšre, et câest en Allemagne que lâon fabrique les meilleurs ! Lâhomme rĂȘve trop. Mais si lâ"Americana" constitue ce mĂ©lange, ce mĂ©tissage, alors jâapprouve !
Vous chantez toujours en trois langues, anglais, français, et bernois ?
Selon moi, une langue constitue un instrument de plus, une sonoritĂ©. Câest comme si lâon passait du saxophone alto au soprano. Une langue diffĂ©rente ouvre dâautres possibilitĂ©s musicales.

Racontez-nous votre rencontre avec les chanteurs Raphaël et Mickaël Furnon (Mickey 3D) qui signent chacun un titre.
Jâai croisĂ© plusieurs fois la route de RaphaĂ«l, nous avons beaucoup discutĂ© et possĂ©dons les mĂȘmes structures dâaccords. Quant Ă MickaĂ«l Furnon, jâai juste reçu un email de sa part intitulĂ© "maquette pour Eicher". A une histoire personnelle, chargĂ©e de musique et de rencontres, sâest opposĂ©e une carte postale un peu grognon, mais touchante !
Quant Ă la collaboration avec votre parolier fĂ©tiche, lâĂ©crivain Philippe Djian , incarne-t-il toujours votre voix, votre histoire ?
Nous avons tous deux créé une troisiĂšme personne, avec beaucoup de lui, et beaucoup de moi : câest Stephan Djian ou Philippe Eicher. Il existe entre nous une immense affinitĂ©. Je discute au prĂ©alable des thĂšmes de mes chansons avec lui, mais il ne mâĂ©coute jamais. Quand je veux faire un album, je lui dis que jâai besoin de textes, alors il se concentre, mĂȘme sâil trouve ça chiant. Il mâaime bien.
Il signe dâailleurs la musique dâune de ses chansons, Pas dĂ©plu ?
Oui, comme je comprends de mieux en mieux le français, le respect forcenĂ© du texte ĂŽte des possibilitĂ©s musicales intĂ©ressantes. En lâoccurrence, je bloquais sur Pas dĂ©plu. Philippe a pris ma guitare et enchaĂźnĂ© des accords : "Regarde, câest facile !" et câĂ©tait parfait.
Depuis lâĂ©poque de DĂ©jeuner en paix, vous nâavez pas sorti dâautres tubes. Etait-ce subi ou choisi ?
Je nây serais pas arrivĂ©, alors je nâai pas essayĂ©. CâĂ©tait seulement intelligent de ne pas tenter lâexpĂ©rience. On ne peut pas rĂ©pĂ©ter les choses. Il y a la jeunesse, puis vient la clairvoyance. On perd le feu, la passion. On Ă©vite de faire ce que lâon a dĂ©jĂ fait, parce que cela ne marcherait pas. Alors on sâoriente vers autre chose.
Avez-vous lâimpression de vous mettre en pĂ©ril musicalement ?
Je laisse simplement ma vie guider ma musique. Je ne veux pas inventer un personnage et mâen nourrir. Ce serait sĂ»rement plus simple et moins perturbant. Mais je ne suis pas un bon acteur et je ne peux ĂȘtre que moi-mĂȘme.
Stephen Eicher Eldorado (Barclay) 2007
Anne Laure Lemancel
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