ParisÂ
30/04/2007 -Â
Du jazz, de lâĂ©lectro et de la musique orientale : voilĂ la formule magique utilisĂ©e dans Tootya. Pour son quatriĂšme album, le saxophoniste libanais Toufic Farroukh fait Ă nouveau preuve dâune aisance rare pour Ă©crire un scĂ©nario musical inĂ©dit et crĂ©er un univers aussi beau que chaleureux.

LâĂ©vĂ©nement avait a priori le parfum des rendez-vous symboliques chargĂ©s en Ă©motion : le 28 juillet 2006, Toufic Farroukh devait fĂȘter le lancement de Tootya au Liban. InstallĂ© Ă Paris depuis plus de vingt ans, le saxophoniste avait rĂ©servĂ© la primeur de son nouvel album Ă son pays, oĂč il revient rĂ©guliĂšrement. Lâhistoire lui a rĂ©pondu par un pied de nez. Tout a Ă©tĂ© annulĂ© au dernier moment lorsque les affrontements avec le voisin israĂ©lien ont soudain repris. Le musicien cache sa dĂ©ception derriĂšre une boutade : "Je me suis retrouvĂ© invitĂ© Ă une soirĂ©e sans quâon mâait consultĂ©", dĂ©dramatise-t-il.
Sorti depuis peu Ă lâĂ©chelle internationale, son disque avait Ă©tĂ© finalement commercialisĂ© au Liban Ă NoĂ«l, et y figure lĂ -bas parmi les meilleures ventes, comme Ă DubaĂŻ. MĂȘme si les quantitĂ©s en jeu restent modestes, sans doute faut-il voir dans cet engouement relatif lâeffet gĂ©nĂ©rĂ© par Drab Zeen, son prĂ©cĂ©dent opus qui avait obtenu un joli succĂšs en sâĂ©coulant Ă prĂšs de 35.000 exemplaires. A lâĂ©poque, aprĂšs deux albums de jazz quâil juge "trop compliquĂ©s, trop avant-gardistes", il avait voulu sâamuser en apportant Ă ses compositions une dimension Ă©lectro, un genre dont il aime le cĂŽtĂ© rĂ©pĂ©titif. "Jâessaie de dire quâon peut faire de la musique intĂ©ressante, populaire et de qualitĂ©", explique lâartiste qui reconnaĂźt avoir plus de facilitĂ© Ă arranger quatre voix quâĂ programmer des boucles originales.
Place aux harmonies
Pour Tootya, il a repris ce principe et redonnĂ© leur place aux harmonies dont il ne peut se passer. Ecrire pour les instruments Ă cordes tels quâon les joue en Orient Ă©tait aussi une source de motivation. Mais câest surtout la premiĂšre fois quâil confie au chant, un rĂŽle essentiel. TombĂ© sous le charme de la voix de Rima Khcheich, rencontrĂ©e au Liban en 2004, il a pensĂ© Ă elle pour lâinterprĂ©tation dâElhob ?!, une chanson dĂ©diĂ©e Ă Oum Kalthoum. Au final, la chanteuse est prĂ©sente sur trois titres, parmi lesquels Hanouna, traditionnel algĂ©rien.
Sur cet album signĂ© de son nom, Toufic Faroukh sâillustre dâabord en tant quâarchitecte-chef dâorchestre : auteur, compositeur, arrangeur et producteur, il intervient assez peu au saxophone. "Je ne fonctionne plus comme cela. Je vois davantage les choses comme un scĂ©nario. Tant pis si ce nâest pas moi le soliste. Quand je sens que tel musicien peut rendre lâhistoire plus riche, je nâhĂ©site pas un seul instant." Il ne cherche pas les difficultĂ©s, mais ne veut pas non plus que simplifier lâempĂȘche dâaller au bout de son intention. Du coup, il a sollicitĂ© prĂšs de 25 instrumentistes pour ce disque enregistrĂ© en deux temps : Ă Paris, oĂč rĂ©sident ceux qui lâaccompagnent rĂ©guliĂšrement, et Ă Beyrouth, oĂč se trouvent selon lui les meilleurs joueurs de oud, de ney et de kanoun. De quoi justifier lâappellation "jazz oriental" â indĂ©niablement rĂ©ductrice â dont on affuble sa musique et qui a au moins le mĂ©rite dâen dĂ©crire deux aspects. Longtemps, la grande Fayrouz et son fils Ziad Rahbani ont fait appel Ă lui au poste de saxophoniste. Presque par dĂ©faut, sous-entend-il avec humilitĂ©.

En autodidacte
Lorsque son pays fut dĂ©chirĂ© par la guerre Ă partir du milieu des annĂ©es 70 et que nombre de ses compatriotes musiciens se sont exilĂ©s, il est devenu lâun des seuls sur place Ă pratiquer cet instrument. "En autodidacte, donc ça veut dire que ce nâĂ©tait pas bien !", tient-il Ă prĂ©ciser. A lâinstar du saxo, le jazz ne fait pas partie de la culture musicale au Liban. Le jeune homme se familiarise petit Ă petit avec le style instrumental, lâimprovisation, il dĂ©couvre Stan Getz, le be bopâŠ
A dix-huit ans, de passage aux Etats-Unis Ă lâoccasion dâune tournĂ©e, il assiste Ă un concert de Dexter Gordon qui le conforte dans sa dĂ©cision de consacrer sa vie Ă la musique. Quand il obtient un visa pour la France quelques annĂ©es plus tard, câest dâabord pour fuir. La bourse quâil dĂ©croche lui donne enfin lâopportunitĂ© de recevoir une formation musicale pendant plusieurs annĂ©es Ă lâEcole normale de musique de Paris. A sa sortie, le prix dĂ©cernĂ© par lâinstitution ne lui sert pas Ă grand-chose pour travailler. Les portes des clubs de jazz ne sâouvrent que trĂšs rarement. "Câest un milieu oĂč on favorise la virtuositĂ©, mais la musique nâest pas un sport, une performance. Le plus important est dâĂȘtre soi-mĂȘme", commente-t-il.
ParallĂšlement, il continue Ă tourner avec les artistes libanais. Cela le satisfait sans lui suffire. Puisque le dĂ©clic quâil attend ne se produit pas, il le provoque en 1990 en choisissant de tout abandonner pour mettre au monde son propre projet. Quatre ans plus tard sort Ali On Broadway, son premier album. Lui qui aime Ă©tablir des passerelles entre les cultures commence aussi Ă cette Ă©poque Ă tisser des liens avec dâautres formes artistiques. Dâabord avec le cinĂ©ma au service duquel il met ses talents de compositeur : Ă son actif, six bandes originales, dont celle de Falafel, rĂ©compensĂ© en 2006 par un Bayard dâor lors du Festival international du film francophone de Namur, en Belgique. Puis avec la danse, en tant que titulaire dâun poste au Conservatoire national rĂ©gional (CNR) de Paris. Depuis huit ans, il y assure lâaccompagnement musical des cours et Ă©crit chaque annĂ©e une piĂšce jouĂ©e par la formation de son choix. Ce qui le ravit.
Loin de considĂ©rer ces fonctions officielles comme un filet de sĂ©curitĂ©, le saxophoniste voit dâabord dans la musique la possibilitĂ© dâĂȘtre indĂ©pendant : "Le jour oĂč je ne trouve rien dans une ville ou un pays, je prends mon instrument et je vais ailleurs. Je sais que ce nâest pas simple, mais câest possible." Une leçon probablement tirĂ©e de son histoire personnelle.
Toufic Farroukh, Tootya, (O+/Harmonia Mundi) 2007
Bertrand Lavaine
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