Paris
02/07/2007 -

"Ah ! Tu vois ? C’est Léon Bukasa. Ce fut avec lui que j’ai fait mon premier enregistrement en tant que guitariste soliste. En 1957. Et voilà Nico Jerimidis, le premier producteur d’œuvres musicales à Kinshasa." Plongé dans le livret d’une compilation de rumba, Papa Noël commente chaque image, parle de tous ses amis musiciens qui ne sont plus là et dont il voudrait raconter l’histoire, évoque l’ambiance des nuits chaudes de la capitale congolaise au cours des années qui ont précédé et suivi l’indépendance.
"Regarde comment les gens étaient habillés ! Nickel ! Les hommes étaient bien cravatés, ils avaient un chapeau, les femmes bien habillées, avec foulard sur la tête. Et la bière Primus était toujours à portée de main !". Les souvenirs remontent, le font rire. Parfois la gorge se serre aussi. "Je ne suis pas un pionnier, non, mais j’ai côtoyé les pionniers, ce sont eux qui m’ont mis dans la rumba congolaise", souligne le guitariste. "Mais avant, j’avais déjà en moi l’influence de la musique cubaine", poursuit-il en tendant le bras pour saisir un cadre sur une étagère. Une photo de famille, alors qu’il était enfant. Sans la nommer, il montre sa mère. Un épisode croustillant revient à l’esprit du sexagénaire : "Elle avait un phonographe à manivelle, avec toute une pile de disques. Chaque matin, quand elle se levait pour aller faire frire les beignets dans la cuisine qui était à l’extérieur, elle mettait son phono pour lui tenir compagnie. Et chaque matin, la musique qui me réveillait, c’était El Manisero. Je ne sais pas pourquoi elle aimait cette musique-là. Mais un jour, maman n’était pas là, et moi je voulais vraiment savoir qui étaient ces gens-là qui chantaient. Il fallait absolument que je les voie. Alors qu’est-ce que j’ai fait ? Pardonnez-moi… J’ai pris son phono, j’ai pris un couteau, et j’ai dépecé le phono pour voir les gens qui étaient à l’intérieur !"
El Manisero et une larme
A la déception du jeune garçon de ne pas avoir trouvé la réponse qu’il cherchait s’ajoute la punition pour avoir mis à mort le précieux appareil qui n’est bien sûr plus récupérable. Mais sa bêtise fait comprendre à sa mère tout l’intérêt qu’il porte à la musique. Un samedi, elle lui ordonne de revenir directement après la classe, au lieu d’aller s’amuser jusqu’au soir avec ses copains au bord du fleuve pour y pêcher ou nager.

Cuba n’était pas vraiment sur le chemin de Papa Noël. Sa carrière s’était faite dans les orchestres de ses compatriotes, stars de la rumba : l’African Jazz de Joseph Kabasele où il a succédé à Dr Nico, le TP OK Jazz de Franco avec lequel il a passé douze années. La disparition en 1989 de celui qu’il appelle encore "Luambo" (Franco) le pousse à partir pour l’Europe. "Après sa mort, les enfants ont commencé à se disputer la part du lion, et moi ça me faisait mal au cœur", explique-t-il.
Rencontre transatlantique

Une nouvelle aventure redémarre quelques années plus tard quand il est invité dans un château en Allemagne pour travailler avec un jeune guitariste cubain, Adan Pedroso. Le soir, pendant le dîner, on leur demande de jouer. Ils n’ont jamais répété. "Après le premier morceau, franchement, toute la salle s’est levée pour nous applaudir", raconte l’artiste congolais. Aussitôt, il prend conscience du potentiel de cette rencontre transatlantique autour de la rumba, cette musique que partagent leurs pays respectifs. Dans la foulée, le duo réédite sa prestation au festival de guitare de Bath, qui fournit le contenu de l’album Mosala Makasi en 2001. Une tournée se met en place.
Lors d’un concert, Mo Fini vient avec le musicien Papi Oviedo – alter ego de Papa Noël à Cuba. Le producteur anglo-iranien organise leur rencontre, il sent que leur association peut faire des étincelles. "Quand on a commencé à répéter… Aïe aïe aïe !", confirme le Congolais. Rendez-vous est pris pour enregistrer Bana Congo (les enfants du Congo) à La Havane. L’album est une réussite. Mais au moment d’aller le présenter sur scène, Papi Oviedo décline soudain la proposition pour rejoindre sa compatriote Omara Portuondo. "Comme Dieu ne dort pas, on a trouvé un autre treseros (joueur de tres) virtuose : Coto", explique Papa Noël. C’est avec lui qu’il a poursuivi la démarche initiée par Bana Congo : mélanger la rumba congolaise et la rumba cubaine dans un torréfacteur pour donner à ce Café noir, titre de son nouvel album, un arôme enivrant.
Bertrand Lavaine
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