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Mort d'Henri Salvador

Le lion est mort ce matin


Paris 

13/02/2008 - 

Henri Salvador s'est Ă©teint ce matin Ă  son domicile parisien suite Ă  une rupture d'anĂ©vrisme. Il aurait pu n’ĂȘtre, pour la postĂ©ritĂ©, que l’amuseur du Travail c’est la santĂ© et de Zorro est arrivĂ©. D’ailleurs, il avait pris sa retraite, fĂąchĂ© avec les maisons de disques, le "mĂ©tier" et peut-ĂȘtre mĂȘme le public. Mais, par la grĂące miraculeuse d’un disque sorti Ă  l’ñge de quatre-vingt-trois ans, il obtient plus que ce qu’il avait moissonnĂ© au cours d’une carriĂšre qui comptait pourtant dĂ©jĂ  parmi les plus longues et fructueuses de la chanson française. C’est en patriarche comblĂ© qu’il disparaĂźt, aimĂ© de plusieurs gĂ©nĂ©rations de public et saluĂ© par la profession unanime.


 Ecoutez l'interview de ValĂ©rie Lehoux dans l'Ă©mission Musiques du monde diffusĂ©e le 2 novembre 2006 sur RFI




Sa longue histoire commence au 19, rue de la LibertĂ©, Ă  Cayenne, le 18 juillet 1917. Ses parents sont guadeloupĂ©ens : son pĂšre, Clovis, est d'origine espagnole, et sa mĂšre, Antonine Paterne, fille d'une indienne caraĂŻbe. MĂ©lange d’origines mais foi absolue en la RĂ©publique dans cette famille de fonctionnaire des impĂŽts. Papa joue du violon. "Pas trĂšs bien. Mais quand je lui ai demandĂ© de m’apprendre, il m'a dit que j’apprendrais quand je travaillerais bien Ă  l’école. Alors comme je n’étais pas trĂšs bon, je n’y ai pas eu droit. Autrement, je suis sĂ»r que j’aurais Ă©tĂ© un virtuose." Tant pis : il apprend la guitare en autodidacte. A sept ans, il arrive Ă  Paris avec toute sa famille. Emerveillements de gamin et surtout la dĂ©couverte du spectacle : ses parents lui offrent tous les dimanche une matinĂ©e Ă  la ComĂ©die française ou au cirque MĂ©drano. "C'est comme ça que j'ai dĂ©couvert un clown formidable, qui s'appelait Rhum. Je riais tellement qu’il m’a fait venir un jour dans sa loge et qu’il m'a dit : C’est bon d’avoir ton rire dans la salle, il entraĂźne les autres. Eh bien tu viendras Ă  l'Ɠil tous les dimanches. AprĂšs, il m’a appris des gags et c'est comme ça que j'ai commencĂ© Ă  aimer ce mĂ©tier. "

En mĂȘme temps qu’il tombe amoureux du jazz qui dĂ©barque alors en France, il trouve ses premiers engagements d’artiste, avec de petits intermĂšdes comiques dans des cabarets alors qu’il a seize ans. Il devient un excellent guitariste, mais apprend aussi le violon et la trompette. A dix-huit ans, il fait partie du groupe rĂ©sident du Jimmy’s Bar, lieu le plus prestigieux de la nuit parisienne. Django Reinhardt, qui est dĂ©jĂ  reconnu comme le plus grand virtuose de la guitare swing, l’engage dans son groupe. Puis il devient le guitariste d’Eddie South, violoniste jazz amĂ©ricain.

Au milieu de cette ascension survient le service militaire. Dans une caserne d’infanterie ordinaire, le soldat Salvador dĂ©couvre le racisme ordinaire, qu’il apprend Ă  dĂ©jouer par le sourire. On le verra d’ailleurs faire preuve de la mĂȘme attitude, plus de soixante ans plus tard, Ă  la mort d’un grand chanteur de sa gĂ©nĂ©ration, Ă  qui il rendra un hommage sans aspĂ©ritĂ© au micro des radios, aprĂšs que celui-ci ne l’eut dĂ©signĂ© pendant des lustres que sous le nom du "petit nĂšgre".

La guerre venue, il fera tout pour Ă©viter de se retrouver sous l’uniforme, ce qui l’amĂšne briĂšvement en prison Ă  Marseille, oĂč il bĂ©nĂ©ficie de la protection du caĂŻd Carbonne (le modĂšle du film Borsalino). Ray Ventura l’embauche comme musicien fantaisiste dans son orchestre mais, sentant que la zone libre ne le restera pas longtemps, le patron des CollĂ©giens saute sur l’occasion d’une tournĂ©e en AmĂ©rique du Sud pour quitter l’Europe en guerre. A NoĂ«l 1941, ils sont Ă  Rio de Janeiro oĂč Salvador devient la vedette de l’orchestre de Ventura. Puis, comme ses camarades se prĂ©parent Ă  partir aux Etats-Unis, il se voit proposer un contrat de tĂȘte d’affiche au BrĂ©sil. Il devient une star en quelques mois, mĂ©langeant chanson et comique, brĂ©silien, français et anglais, mais se fait escroquer sur le montant des cachets. "J’ai fait toute la tournĂ©e des casinos avec un succĂšs Ă©norme et j’étais obligĂ© de voler des bouteilles de Coca et de les vendre quarante centavos pour avoir de quoi me payer un sandwich. Jean Sablon aussi Ă©tait en tournĂ©e et je n’osais pas aller le trouver pour lui demander un peu de fric. Il n’aurait jamais cru que je dĂ©rouillais autant avec un tel succĂšs. Un jour, j’ai enfin reçu le tĂ©lĂ©gramme de Ventura qui m’a dit : "On remonte l’orchestre Ă  Paris." Je suis reparti illico."

La France a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e et Salvador se lance dans un maelström de succĂšs. En 1947, il sort son premier disque, Maladie d’amour (qui deviendra un succĂšs mondial), puis, trĂšs vite, Salvador s’amuse – trois minutes de son rire si reconnaissable, numĂ©ro qu’il va enregistrer et prĂ©senter sur scĂšne pendant toute sa carriĂšre. En 1948, c’est l’opĂ©rette Le Chevalier Bayard avec Yves Montand et Ludmilla Tcherina. En 1949, il partage l’affiche de l’ABC avec Mistinguett dans la revue Paris s’amuse et sort Le Loup, la Biche et le Chevalier (une chanson douce). C’est Ă  ce moment, aussi, qu’il rencontre Boris Vian, avec qui il Ă©crira nombre de succĂšs et qui sera son complice en canulars.

Sa carriĂšre alterne chansons douces et chansons drĂŽles, accumulant un nombre de tubes Ă©norme : Dans mon Ăźle (1958), Faut Rigoler (1960), Le Lion est mort ce soir (1962), Minnie petite souris (1963), Syracuse, Count Basie et Zorro est arrivĂ© (1964), Le travail c'est la santĂ© (1965)
 En 1968, il devient une vedette de la tĂ©lĂ©vision avec ses "Salves d’or" puis ses "Dimanche Salvador" dans lesquels il prĂ©sente ses propres chansons et sketches, mais aussi le ban et l’arriĂšre-ban des variĂ©tĂ©s françaises.

Il a atteint une maniĂšre d’ñge classique de son art : des chansons drĂŽles ou destinĂ©es au jeune public en face A, des compositions jazz ou inspirĂ©es du BrĂ©sil en face B – pour son propre plaisir. Le personnage est lui-mĂȘme un mĂ©lange de bonhomie et de rouerie, de naĂŻvetĂ© affichĂ©e et d’un solide sens des affaires. L’amuseur compte parmi les premiers artistes Ă  crĂ©er un label (les disques Rigolo, en 1964), le crooner d’origine antillaise devra affronter de longues poursuites pour avoir signĂ© de son nom le  standard Maladie d’amour


Peu Ă  peu, il perd pied par rapport Ă  l’actualitĂ© musicale et ne conquiert plus les jeunes gĂ©nĂ©rations. Avec l’album Monsieur Henri, en 1995, la retraite s’annonce. Il reçoit un prix d’honneur spĂ©cial pour l’ensemble de son Ɠuvre aux Victoires de la musique 1996, avec sur scĂšne un duo avec Ray Charles sur Blues du dentiste. Mais, pour ses quatre-vingt ans en 1997, ce ne sont pas moins de quatorze compilations qui paraissent. Et il annonce la commercialisation d’un modĂšle de boules de pĂ©tanque de sa conception


C’est alors que Marc Domenico, directeur artistique, lui propose d’enregistrer le disque de ses rĂȘves. Salvador confesse volontiers qu’il "n’écoute que Nat King Cole et Frank Sinatra. King Cole pour le souffle et Sinatra pour la diction, la mise en place." Et il ajoute que, si on lui demande son avis, il n’y aura aucune blague ni aucun calembour sur son disque. Ce sera Chambre avec vue – un miracle. Au gĂ©nĂ©rique, Keren Ann, jeune auteur-compositeur-interprĂšte, et son Ă©phĂ©mĂšre alter ego, Benjamin Biolay, ainsi qu’Art Mengo, Marc EstĂšve et quelques autres jeunes gens Ă©levĂ©s dans Joao Gilberto, Chet Baker, Fred Astaire... et Salvador lui-mĂȘme. En cerise sur le gĂąteau, un duo Ă©crit et chantĂ© avec Françoise Hardy, Le Fou de la reine.

Le disque s’envole : plus d’un million d’exemplaires, un score inĂ©dit pour Salvador, malgrĂ© l’énormitĂ© de ses succĂšs des annĂ©es 1960. Les honneurs alors dĂ©ferlent : victoires de la musique, dĂ©corations officielles remises par les plus hautes autoritĂ©s de l’Etat, hommages de la profession, "unes" de magazines, tournĂ©e triomphale, foules idolĂątres des grands festivals d’étĂ©, des Vieilles Charrues au PalĂ©ofestival de Nyon
 Et lui savoure
 Il continue Ă  enregistrer et Ă  tourner, rĂ©pĂ©tant partout et toujours son credo d’amoureux du jazz et de la chanson sentimentale. A quatre-vingt-sept ans, son planning de concerts est Ă©tabli pour trois ans ! Il est devenu une exception Ă  toutes les rĂšgles du show business, une fontaine de jouvence mĂȘme pour ses cadets, un monument national. Un aĂźnĂ© rieur et tendre, preuve que le miracle du sourire existe.


Bertrand  Dicale