ParisÂ
13/02/2008 -Â

Sa longue histoire commence au 19, rue de la LibertĂ©, Ă Cayenne, le 18 juillet 1917. Ses parents sont guadeloupĂ©ens : son pĂšre, Clovis, est d'origine espagnole, et sa mĂšre, Antonine Paterne, fille d'une indienne caraĂŻbe. MĂ©lange dâorigines mais foi absolue en la RĂ©publique dans cette famille de fonctionnaire des impĂŽts. Papa joue du violon. "Pas trĂšs bien. Mais quand je lui ai demandĂ© de mâapprendre, il m'a dit que jâapprendrais quand je travaillerais bien Ă lâĂ©cole. Alors comme je nâĂ©tais pas trĂšs bon, je nây ai pas eu droit. Autrement, je suis sĂ»r que jâaurais Ă©tĂ© un virtuose." Tant pis : il apprend la guitare en autodidacte. A sept ans, il arrive Ă Paris avec toute sa famille. Emerveillements de gamin et surtout la dĂ©couverte du spectacle : ses parents lui offrent tous les dimanche une matinĂ©e Ă la ComĂ©die française ou au cirque MĂ©drano. "C'est comme ça que j'ai dĂ©couvert un clown formidable, qui s'appelait Rhum. Je riais tellement quâil mâa fait venir un jour dans sa loge et quâil m'a dit : Câest bon dâavoir ton rire dans la salle, il entraĂźne les autres. Eh bien tu viendras Ă l'Ćil tous les dimanches. AprĂšs, il mâa appris des gags et c'est comme ça que j'ai commencĂ© Ă aimer ce mĂ©tier. "
En mĂȘme temps quâil tombe amoureux du jazz qui dĂ©barque alors en France, il trouve ses premiers engagements dâartiste, avec de petits intermĂšdes comiques dans des cabarets alors quâil a seize ans. Il devient un excellent guitariste, mais apprend aussi le violon et la trompette. A dix-huit ans, il fait partie du groupe rĂ©sident du Jimmyâs Bar, lieu le plus prestigieux de la nuit parisienne. Django Reinhardt, qui est dĂ©jĂ reconnu comme le plus grand virtuose de la guitare swing, lâengage dans son groupe. Puis il devient le guitariste dâEddie South, violoniste jazz amĂ©ricain.
Au milieu de cette ascension survient le service militaire. Dans une caserne dâinfanterie ordinaire, le soldat Salvador dĂ©couvre le racisme ordinaire, quâil apprend Ă dĂ©jouer par le sourire. On le verra dâailleurs faire preuve de la mĂȘme attitude, plus de soixante ans plus tard, Ă la mort dâun grand chanteur de sa gĂ©nĂ©ration, Ă qui il rendra un hommage sans aspĂ©ritĂ© au micro des radios, aprĂšs que celui-ci ne lâeut dĂ©signĂ© pendant des lustres que sous le nom du "petit nĂšgre".
La guerre venue, il fera tout pour Ă©viter de se retrouver sous lâuniforme, ce qui lâamĂšne briĂšvement en prison Ă Marseille, oĂč il bĂ©nĂ©ficie de la protection du caĂŻd Carbonne (le modĂšle du film Borsalino). Ray Ventura lâembauche comme musicien fantaisiste dans son orchestre mais, sentant que la zone libre ne le restera pas longtemps, le patron des CollĂ©giens saute sur lâoccasion dâune tournĂ©e en AmĂ©rique du Sud pour quitter lâEurope en guerre. A NoĂ«l 1941, ils sont Ă Rio de Janeiro oĂč Salvador devient la vedette de lâorchestre de Ventura. Puis, comme ses camarades se prĂ©parent Ă partir aux Etats-Unis, il se voit proposer un contrat de tĂȘte dâaffiche au BrĂ©sil. Il devient une star en quelques mois, mĂ©langeant chanson et comique, brĂ©silien, français et anglais, mais se fait escroquer sur le montant des cachets. "Jâai fait toute la tournĂ©e des casinos avec un succĂšs Ă©norme et jâĂ©tais obligĂ© de voler des bouteilles de Coca et de les vendre quarante centavos pour avoir de quoi me payer un sandwich. Jean Sablon aussi Ă©tait en tournĂ©e et je nâosais pas aller le trouver pour lui demander un peu de fric. Il nâaurait jamais cru que je dĂ©rouillais autant avec un tel succĂšs. Un jour, jâai enfin reçu le tĂ©lĂ©gramme de Ventura qui mâa dit : "On remonte lâorchestre Ă Paris." Je suis reparti illico."
La France a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e et Salvador se lance dans un maelström de succĂšs. En 1947, il sort son premier disque, Maladie dâamour (qui deviendra un succĂšs mondial), puis, trĂšs vite, Salvador sâamuse â trois minutes de son rire si reconnaissable, numĂ©ro quâil va enregistrer et prĂ©senter sur scĂšne pendant toute sa carriĂšre. En 1948, câest lâopĂ©rette Le Chevalier Bayard avec Yves Montand et Ludmilla Tcherina. En 1949, il partage lâaffiche de lâABC avec Mistinguett dans la revue Paris sâamuse et sort Le Loup, la Biche et le Chevalier (une chanson douce). Câest Ă ce moment, aussi, quâil rencontre Boris Vian, avec qui il Ă©crira nombre de succĂšs et qui sera son complice en canulars.
Sa carriĂšre alterne chansons douces et chansons drĂŽles, accumulant un nombre de tubes Ă©norme : Dans mon Ăźle (1958), Faut Rigoler (1960), Le Lion est mort ce soir (1962), Minnie petite souris (1963), Syracuse, Count Basie et Zorro est arrivĂ© (1964), Le travail c'est la santĂ© (1965)⊠En 1968, il devient une vedette de la tĂ©lĂ©vision avec ses "Salves dâor" puis ses "Dimanche Salvador" dans lesquels il prĂ©sente ses propres chansons et sketches, mais aussi le ban et lâarriĂšre-ban des variĂ©tĂ©s françaises.
Il a atteint une maniĂšre dâĂąge classique de son art : des chansons drĂŽles ou destinĂ©es au jeune public en face A, des compositions jazz ou inspirĂ©es du BrĂ©sil en face B â pour son propre plaisir. Le personnage est lui-mĂȘme un mĂ©lange de bonhomie et de rouerie, de naĂŻvetĂ© affichĂ©e et dâun solide sens des affaires. Lâamuseur compte parmi les premiers artistes Ă crĂ©er un label (les disques Rigolo, en 1964), le crooner dâorigine antillaise devra affronter de longues poursuites pour avoir signĂ© de son nom le standard Maladie dâamourâŠ
Peu Ă peu, il perd pied par rapport Ă lâactualitĂ© musicale et ne conquiert plus les jeunes gĂ©nĂ©rations. Avec lâalbum Monsieur Henri, en 1995, la retraite sâannonce. Il reçoit un prix dâhonneur spĂ©cial pour lâensemble de son Ćuvre aux Victoires de la musique 1996, avec sur scĂšne un duo avec Ray Charles sur Blues du dentiste. Mais, pour ses quatre-vingt ans en 1997, ce ne sont pas moins de quatorze compilations qui paraissent. Et il annonce la commercialisation dâun modĂšle de boules de pĂ©tanque de sa conceptionâŠ
Câest alors que Marc Domenico, directeur artistique, lui propose dâenregistrer le disque de ses rĂȘves. Salvador confesse volontiers quâil "nâĂ©coute que Nat King Cole et Frank Sinatra. King Cole pour le souffle et Sinatra pour la diction, la mise en place." Et il ajoute que, si on lui demande son avis, il nây aura aucune blague ni aucun calembour sur son disque. Ce sera Chambre avec vue â un miracle. Au gĂ©nĂ©rique, Keren Ann, jeune auteur-compositeur-interprĂšte, et son Ă©phĂ©mĂšre alter ego, Benjamin Biolay, ainsi quâArt Mengo, Marc EstĂšve et quelques autres jeunes gens Ă©levĂ©s dans Joao Gilberto, Chet Baker, Fred Astaire... et Salvador lui-mĂȘme. En cerise sur le gĂąteau, un duo Ă©crit et chantĂ© avec Françoise Hardy, Le Fou de la reine.
Le disque sâenvole : plus dâun million dâexemplaires, un score inĂ©dit pour Salvador, malgrĂ© lâĂ©normitĂ© de ses succĂšs des annĂ©es 1960. Les honneurs alors dĂ©ferlent : victoires de la musique, dĂ©corations officielles remises par les plus hautes autoritĂ©s de lâEtat, hommages de la profession, "unes" de magazines, tournĂ©e triomphale, foules idolĂątres des grands festivals dâĂ©tĂ©, des Vieilles Charrues au PalĂ©ofestival de Nyon⊠Et lui savoure⊠Il continue Ă enregistrer et Ă tourner, rĂ©pĂ©tant partout et toujours son credo dâamoureux du jazz et de la chanson sentimentale. A quatre-vingt-sept ans, son planning de concerts est Ă©tabli pour trois ans ! Il est devenu une exception Ă toutes les rĂšgles du show business, une fontaine de jouvence mĂȘme pour ses cadets, un monument national. Un aĂźnĂ© rieur et tendre, preuve que le miracle du sourire existe.
Bertrand Dicale
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