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Les baguettes magiques d'Anne Paceo

Le jazz au bout des doigts


Paris 

24/04/2008 - 

A seulement vingt-quatre ans, la batteuse Anne Paceo, nouvelle étoile montante de la batterie, a déjà partagé la scÚne avec les plus grands noms du jazz hexagonal. De son coup de foudre pour le rythme à ses projets actuels, en passant par ses rencontres, sa formation et ses envies, Anne, spontanée et généreuse, raconte son aventure.



Une bouille mutine et hallucinĂ©e, un regard malin sous d’emblĂ©matiques cerclages, des mimiques, gymnastique en Ă©chos aux gimmicks, et des formules magiques, dĂ©fi Ă  la rythmique : enfant aux sortilĂšges, Anne Paceo expĂ©rimente, dĂ©livre un swing virtuose et funambule, pied de nez Ă  la gravitĂ©, et un sourire qui partage l’innocent bonheur de jouer des baguettes. Son talent, les grands noms l’attestent. Elle a vingt-quatre ans et son art s’est dĂ©jĂ  frottĂ©, entre autres, Ă  ceux de StĂ©phane Belmondo, Laurent De Wilde, Giovanni Mirabassi, Marcel Azzola, Mederic Collignon, RĂ©mi Vignolo, Henri Texier, Alain Jean-Marie, Andy Emler, Rhoda Scott, Christian EscoudĂ© ou encore Rick Margitza. Une litanie de noms qu’accompagnent une ribambelle de dates et un agenda digne d’une femme d’affaires.

Selon la lĂ©gende familiale, tout commence en CĂŽte d’Ivoire, oĂč Anne passe ses trois premiĂšres annĂ©es. Dans la maison mitoyenne, des djembĂ©s rĂ©sonnent. Sa mĂšre explique ainsi cette obsession prĂ©coce du rythme. Pour Anne, trĂšs peu de souvenirs, mais cette certitude : "Au professeur du conservatoire de rĂ©gion qui m’enseignait les percussions classiques, j’ai lancĂ© cet ultimatum : soit j’apprends la batterie, soit je me barre".  Comme tout ado qui se respecte, Anne joue, dĂšs dix ans, avec un pote guitariste, les succĂšs de Nirvana, Rage Against The Machine ou encore Oasis. "On se produisait lors des fĂȘtes de la musique. Je garde des bandes de cette Ă©poque, vestiges de sĂ©ances d’enregistrement sur mon magnĂ©tophone Bontempi", se remĂ©more-t-elle, amusĂ©e.

Boulimie de blue note


DĂ©mĂ©nagement Ă  Paris, Ă  douze ans. A l’Ecole de Musique oĂč sa mĂšre l’inscrit, son professeur StĂ©phane Kochoyan lui ouvre les oreilles au jazz, et lui enseigne son premier "chabada", B.A. BA initiatique qui subjugue la jeune fille. S’il dĂ©celait en elle des dispositions Ă©tonnantes, "il percevait surtout une envie, et la passion. Je considĂ©rais la musique comme un jeu, indissociable de la notion de plaisir. A douze ans, je trippais de travailler ma technique! " Ce n’est que vers seize, toutefois, que la rĂ©vĂ©lation Ă©clot, lors d'un stage dans le sud de la France aux Enfants du jazz de Barcelonnette. Une concentration de quatre-vingt mĂŽmes en extase, devant un concert de Kenny Garrett : "A cet instant, j’ai su que je ferai du jazz dans ma vie". DĂ©bute alors une intense boulimie de blue note. Autre rencontre dĂ©terminante, au lycĂ©e, en option musique : celle avec Annick Chartreux, professeur et pĂ©dagogue remarquable, qui l’incite Ă  diriger le groupe de jazz du lycĂ©e. La vie suit son cours ; Anne intĂšgre le prestigieux Conservatoire national supĂ©rieur de musique (CNSM).


RencontrĂ© au Festival de Pinarello, le guitariste Christian EscoudĂ© reste le premier "gĂ©ant" Ă  lui accorder sa confiance. "On s’est tout de suite bien entendus. Curieuse, j’avais envie d’écouter sa vie. Lorsqu’il m’a proposĂ© de collaborer avec lui, j’ai hallucinĂ©, Ă  la fois heureuse et fiĂšre de jouer avec un artiste qui avait autant de musique Ă  donner !"  D’Alain Jean-Marie Ă  Rhoda Scott, avec lesquels elle entretient des affinitĂ©s particuliĂšres, Anne enrichit ainsi un impressionnant curriculum vitae de "side woman" ("la femme d'Ă  cĂŽtĂ©" littĂ©ralement, ndlr) . "Je me nourris de ces expĂ©riences et absorbe les connaissances du passĂ©. Si un artiste n’apprĂ©hende pas ce qui lui est antĂ©rieur, il n’avance pas. J’apprends Ă©normĂ©ment au contact de ces maĂźtres. Si mon jeu ne fonctionne pas, je l’entends plus que d’habitude. L’exercice requiert une profonde rigueur."

Carte blanche


Autre dĂ©fi : depuis deux ans, le programmateur de la salle de jazz parisienne le Duc des Lombards, Jean-Michel Proust, lui confie une carte blanche mensuelle, un espace d’expression et de libertĂ© rien qu’à elle. "J’essaie de crĂ©er des groupes de musiciens, qui peuvent s’éclater ensemble, comme Rhoda Scott et Rick Margitza. Je profite aussi de l’endroit, de son espace et de sa notoriĂ©tĂ©, pour convier des personnalitĂ©s qui n’auraient pas jouĂ© dans d’autres salles, tel Henri Texier, qui fait partie de mes premiĂšres amours !" Pour autant, Anne ne nĂ©glige pas ses projets personnels : ainsi du trio Triphase, avec le pianiste Leonardo Montana et le contrebassiste Joan Eche-Puig, dont l’album devrait sortir Ă  l’automne. Dans la formation, la musique se construit Ă  trois, un courant qui passe, entre intimitĂ© et complicitĂ© : "Quand je joue avec eux, je me dis juste que c’est beau, ça me lave de mes angoisses".

Au fil des apprentissages, la petite Anne grandit et poursuit son bonhomme de chemin, tout naturellement et Ă  sa juste place, douĂ©e d’une sincĂ©ritĂ© et d’une envie contagieuse, bien dans ses basques, volubile, consciente de son talent autant que de sa chance. Mais le rĂȘve devenu trop tĂŽt rĂ©alitĂ© n’entraĂźne-t-il pas le risque de devenir blasĂ©e ? "Je ne suis pas de cette trempe lĂ  ! Dans le jazz, plus tu apprends, plus tu repousses les limites des territoires inexplorĂ©s. Et puis, je joue de la musique que j’aime, entourĂ©e de personnes que j’estime. Il me reste encore longtemps Ă  tripper ! "

Anne Laure  Lemancel