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Le pari audacieux de Rokia Traore

TchamantchĂ© ou le dĂ©but d’un nouveau cycle


Paris 

19/05/2008 - 

La dĂ©marche de Rokia Traore ne manque pas de courage : rares sont les artistes qui osent changer la recette avec laquelle ils ont rencontrĂ© le succĂšs. Sur TchamantchĂ©, son quatriĂšme album qu’elle a longuement mĂ»ri, la chanteuse malienne prĂ©sente une autre facette de sa personnalitĂ© artistique Ă  travers une orchestration davantage contemporaine.



RFI Musique : A quel moment avez-vous eu envie de changer de direction sur le plan musical ?
Rokia Traore :
Ça ne s’est pas fait tout d’un coup mais au fil des rencontres. Depuis des annĂ©es, on n’arrĂȘte pas de m’inviter sur des projets trĂšs diffĂ©rents et j’ai toujours Ă©mis le souhait de sortir du genre dans lequel j’évoluais. Je trouve dommage de se renfermer dans un style. En revanche, on ne peut pas se permettre de changer n’importe quand. AprĂšs Bowmboi en 2003, j’ai senti que j’étais arrivĂ©e au bout d’une dĂ©marche. Une chose Ă©tait sĂ»re : je n’avais plus envie de travailler avec la mĂȘme orchestration. Par exemple le balafon, qui Ă©tait en grande partie la base de ma musique. J’avais l’impression d’en avoir fait le tour. Tant qu’à changer, autant le faire radicalement.

Est-ce aussi simple Ă  dĂ©crĂ©ter qu’à rĂ©aliser ?
Quand on part d’un projet abouti avec trois albums "maĂźtrisĂ©s" pour faire quelque chose de nouveau, ceux qui Ă©taient dĂ©jĂ  Ă  vos cĂŽtĂ©s avant, restent sceptiques en gĂ©nĂ©ral. Garder confiance en soi, comprendre l’état d’esprit des gens avec qui on travaille tout en restant sur ses positions, ce n’est pas Ă©vident. C’est trĂšs difficile de ne pas se laisser Ă©branler. On se dit : "Et s’ils avaient raison ?"

Comment avez-vous imaginĂ© ce nouvel album ?
Je voulais un disque autour de la guitare, avec plusieurs climats de guitare. Mais je devais d’abord reprendre cet instrument dont je m’étais Ă©loignĂ©e parce qu’il avait fallu travailler la voix, comprendre le balafon, le ngoni, apprendre Ă  faire des arrangements. Pendant tout ce temps, je n’avais pas jouĂ© de guitare. J’en voulais une avec un son assez blues, et j’ai trouvĂ© la Gretsch avec laquelle j’ai commencĂ© Ă  composer. Et puis je me suis demandĂ© ce que j’allais garder autour comme instruments. Je me suis mise Ă  penser aux voix, Ă  l’écriture pour rompre avec ce que j’avais fait. Je voulais des choses monotones, qui tournent et dont on finit par oublier la monotonie. J’ai Ă©crit, dĂ©chirĂ©, mis Ă  la poubelle


Vous avez d’abord essayĂ© votre nouvelle formule sur scĂšne avant d’aller en studio. Quelles Ă©taient les rĂ©actions du public lors de cet avant-tour ?
Les spectateurs m’ont souvent dit qu’ils n’étaient pas surpris mĂȘme si tout avait effectivement changĂ©, qu’ils m’attendaient justement Ă  cet endroit. On a l’impression que ce n’est pas grand chose mais il suffit de deux ou trois personnes qui viennent parler aprĂšs les concerts et ça permet de trouver sa voie. Ça m’a fait penser que la guitare est mon premier instrument et que les premiĂšres chansons que j’ai composĂ©es ressemblent beaucoup Ă  ce disque. Les trois albums prĂ©cĂ©dents avec le ngoni, le balafon Ă©taient quelque chose de totalement fabriquĂ© et voulu. Ce que je fais aujourd’hui n’est pas moins naturel. Je ne m’en souvenais pas, et le public me l’a rappelĂ©.

Quelle a Ă©tĂ© la principale difficultĂ© que vous avez rencontrĂ©e dans la prĂ©paration de ce disque ?
C’est une chose de vouloir un son, c’en est une autre de l’obtenir. Ça nous a vraiment mis en retard de trouver quelqu’un qui Ă©tait prĂȘt Ă  se mettre Ă  mon service. Je commençais Ă  me demander s’il n’allait pas falloir que je lĂąche un peu la laisse. J’avais une idĂ©e prĂ©cise de ce que je voulais et je crois que ça faisait peur aux ingĂ©nieurs du son-producteurs que j’avais sollicitĂ©s. Ils aiment bien faire ce qu’ils veulent avec la musique qu’apportent les musiciens, mais ce n’était pas mon intention. La plupart de ceux que j’ai rencontrĂ©s pensent aussi que les artistes africains vont Ă  la catastrophe quand ils changent de projet pour se lancer dans une musique trop pop qui ne leur ressemble pas.                                                  

Pourquoi avoir confiĂ© ce rĂŽle clĂ© Ă  Phil Brown, qui s’est entre autres, illustrĂ©s avec Bob Marley ou Talk Talk ?                           
Lorsque j’ai entendu son travail sur Out Of Season de Beth Gibbons, la chanteuse de Portishead (groupe britannique de trip hop, ndr), j’ai trouvĂ© ça extraordinaire. Ça n’a pas grand chose Ă  voir avec mon album en termes d’état d’esprit, de climat, mais j’aimais le traitement du son, la proximitĂ© de la voix, l’intimité  En mettant ce disque, j’avais l’impression que la contrebasse Ă©tait jouĂ©e juste Ă  cĂŽtĂ© de moi dans mon salon. Tout Ă©tait traitĂ© de maniĂšre trĂšs souple et trĂšs arrondie. Un son pas trop propre, pas sec non plus.

Votre nouvelle formation est Ă  l’image de ce virage puisqu’elle comprend dĂ©sormais une batterie. Il y a aussi Ă  vos cĂŽtĂ©s le guitariste Sibiri KonĂ© avec lequel vos liens ne sont pas rĂ©cents

Dans les annĂ©es 1990, c’est le premier musicien qui m’a accompagnĂ©e. J’avais dĂ©marrĂ© en chantant chez moi sur de la musique instrumentale enregistrĂ©e, mais je voulais m’habituer aux vrais instruments. Chaque dimanche, pendant toute l’annĂ©e scolaire, on travaillait ensemble : il jouait et je chantais. Il a fait partie de nombreux groupes d’animation Ă  Bamako et j’avais vu en lui une grande culture musicale. J’ai toujours su que je ferais un jour Ă  nouveau appel Ă  lui. Je ne planifie pas, mais avec le temps, je finis par rĂ©aliser mes idĂ©es.



 Ecoutez un extrait de Tounka


 Ecoutez l'Ă©mission Musiques du monde avec Rokia Traore
 Ecoutez l'Ă©mission Couleurs Tropicales avec Rokia Traore
Rokia Traore Tchamantché (Universal Jazz/Universal) 2008
En tournée en France et en concert le 10 juin à Paris, à la Cigale.

Bertrand  Lavaine