ParisÂ
29/05/2008 -Â

Vincent Baguian nâa pas fait que la fille, comme pourrait le laisser penser le titre de son album, (Ce soir câest moi qui fais la fille) ou le chanteur. Boulanger, vendeur Ă la Fnac (chaĂźne de magasins culturels), garde dâenfants⊠tout juste majeur et pas encore vaccinĂ©, le jeune Vincent rĂ©pond Ă une annonce qui dĂ©cide de son avenir professionnel. Il devient coursier pour une agence de publicitĂ© parisienne. Pour Ă©pater son petit monde, il dit quâil travaille dans la pub, cela fait toujours bien.
CĂŽtĂ© musique, si papa et maman lâont baignĂ© dans les symphonies et les sonates, il a bien sĂ»r jetĂ© le bĂ©bĂ© avec lâeau du bain pour plonger dans le rock avec son groupe au lycĂ©e. MĂȘme si leurs seuls faits dâarmes sont des mariages, tendance tango langoureux plutĂŽt que pogos douloureux. Vincent, qui a appris la guitare au Conservatoire, ne la laissera jamais vraiment tomber, mĂȘme pendant ses heures de gloire dans le monde de la publicitĂ©. Devenu concepteur-rĂ©dacteur Ă 20 ans, tout va trĂšs vite. En cinq ans, il devient lâun des mieux payĂ©s de la place de Paris, et plusieurs de ses campagnes publicitaires sont primĂ©es.
Trouver sa voix
Pas vraiment dans le besoin donc, il se fait rĂ©munĂ©rer par une maison de disques, pour laquelle il concocte des pubs, en heures de studio. Premiers enregistrements, premier disque, publiĂ© par Fnac Music en 1991. Il prĂ©fĂšrerait lâoublier : "ce fut un Ă©chec, tant mieux. Je ne voulais pas ĂȘtre reconnu pour ce disque. Je nâavais pas encore trouvĂ© ma voix. Comment chanter ? Comme Bashung parce que je lâaime bien ? En studio, on a lâimpression de bien chanter⊠câĂ©tait une catastrophe. Dans la variĂ©tĂ©, on a pourtant le droit de chanter mĂȘme lorsque lâon ne sait pas. Dâautres lâont fait⊠"
Le dĂ©clic, ce seront les rencontres dâAstaffort, organisĂ©es par Francis Cabrel. Il se retrouve en 1995 dans ce petit village du Lot-et-Garonne avec dâautres auteurs compositeurs interprĂštes. Ses chansons personnelles nâintĂ©ressent personne, en revanche, il fait bien rire avec les textes quâil a pu Ă©crire pour dâautres ("J'irai voir le Pape Ă NoĂ«l /Et tu descendras du ciel"). Son crĂ©neau est trouvĂ©, la voie est tracĂ©e, mais le cheminement nâest pas si simple pour Vincent : "Je suis bien sĂ»r ravi que les gens rigolent. Mais lorsque jâĂ©cris, je le fais sĂ©rieusement. Le prix de lâAcadĂ©mie Charles-Cros, que jâai reçu, mâa extrĂȘmement fait plaisir, car cela veut dire que lâon mâa pris au sĂ©rieux. "
Concis et caustique
Car Vincent Baguian est un Ă©quilibriste, toujours sur le fil du rasoir, balançant entre le premier et le second degrĂ©, entre la naĂŻvetĂ© et le cynisme, le rire et les larmes. "Je me presse de rire de tout, de peur d'ĂȘtre obligĂ© d'en pleurer" disait Figaro (le Barbier de SĂ©ville de Beaumarchais). Faire rire câest trĂšs sĂ©rieux, dâautant que les jeux de mots, mĂȘme un peu faciles, ne sont jamais gratuits et interpellent ses auditeurs. Calembours, art de prendre les choses Ă lâenvers, dâarriver lĂ oĂč on ne lâattend pas⊠Sa façon dâĂ©crire, il la tient sans doute de ses 20 annĂ©es passĂ©es dans la pub, avec une pratique quotidienne du texte, prĂ©cis et concis. Il peut ĂȘtre un peu lubrique : "Mais nâayant pas Ă©tĂ© conçu pour lâamour platonique / un rien me turlupine et mon corps cĂšde Ă la panique / Pour Ă©viter, vaincu, que tout converge, Ă lâobsession / Je me suis tournĂ© vers de saines passions " (la chanson Jâai inventĂ© la scie sauteuse).

Il sait ĂȘtre aussi caustique, dans Je gagne ma vie avec les morts ("Quand yâen a plus, tiens en voilĂ encore / Les braves gens disparaissent / Et ça remplit mes caisses"), mais comme lâĂ©tait sur le mĂȘme sujet Les FunĂ©railles dâAntan de Georges Brassens, une rĂ©fĂ©rence dans la culture musicale de notre chanteur, qui confie : "Dans un premier temps, jâaurais bien aimĂ© ĂȘtre Brel". Il chantera dans un second album dĂ©senchantĂ©, officiellement son premier (Pas Mal en 1996) : "J'suis sous Souchon, sous Gainsbourg / J'suis moins bon qu'eux, c'est cruel, Ă cĂŽtĂ© d'Jacques, j'suis qu'une brĂšle".
Transformiste
Ă ces poĂštes-interprĂštes, on pourrait ajouter Aznavour, qui affirmait : "On ne peut rien Ă©crire de nouveau ; on peut seulement essayer de lâĂ©crire autrement. Une chanson, câest une question dâangle ", une citation que Vincent Baguian a fait sienne, Ă lâexemple de cette chanson quâil aime du grand Charles, Comme ils disent, qui ose lâidentification ("Je suis un homo, comme ils disent"). Les deux chanteurs, dâorigine armĂ©nienne, ont aussi chantĂ© leur peuple oubliĂ© : avec son amie Zazie, Baguian a Ă©crit Je suis une tombe.
Ăquilibriste et un peu transformiste, le dĂ©mon du prĂ©cĂ©dent album (Mes Chants) a laissĂ© la place Ă un Vincent Baguian mi-homme mi-femme, qui pousse le contre-pied jusquâĂ Ă©crire une anti-chanson dâamour glaçante, Je ne tâaime pas. Heureusement, Ă ceux qui seraient tentĂ©s de lui en dire autant, il sâest aussi Ă©crit On tâaime Vincent Baguian. En voilĂ un qui aime faire sa pub.
Nicolas Dambre