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Vincent Kenis, traqueur de sons

De la vivacité de la scÚne congolaise


Paris 

28/07/2008 - 

Guitariste distordu d’Aksak Makboul, le Belge Vincent Kenis a participĂ© trĂšs tĂŽt Ă  l’aventure de Crammed Discs menĂ©e par Marc Hollander. Avec ce dernier, il enregistra dĂšs 1977 Onze danses pour combattre la migraine, Ă©lectrochoc de cultures qui annonçait les productions Ă  venir sur ce label transversal. Depuis, Vincent Kenis a produit d’autres albums devenus des classiques : de Zazou/Bikaye Ă  Zap Mama, du Taraf de HaĂŻdouks Ă  Tartit. Parmi tous ceux-ci, il est une tendance ultime dont il est devenu le passeur : le tradi-moderne congolais, incarnĂ© par le groupe Konono N°1 ou encore la compilation Congotronics 2. Dans la mĂȘme veine, est sorti dĂ©but juillet le premier album du KasaĂŻ Allstars, qui tĂ©moigne encore une fois de l’incroyable vivacitĂ© de la scĂšne congolaise, mais aussi du talent de ce musicologue, quelque part entre Alan Lomax et Lee Perry.



RFI Musique : Comment est nĂ© le KasaĂŻ All Stars ?
Vincent Kenis : L’idĂ©e Ă©tait de rĂ©unir des musiciens du KasaĂŻ oriental et du KasaĂŻ occidental. En bon bĂ©otien, je pensais qu’il y avait forcĂ©ment des points de concordance mĂȘme s’ils Ă©taient d’ethnies diffĂ©rentes. J’ai donc demandĂ© Ă  plusieurs orchestres de coopter chacun trois, quatre membres pour essayer de faire une association temporaire. Il s’agissait pour tous de garder leurs spĂ©cificitĂ©s, de conserver mĂȘme l’identitĂ© de chaque groupe, mais aussi de trouver une place inĂ©dite hors de toute tradition. RĂ©sultat : les rĂ©pertoires, sans se mĂ©langer, sans compromettre chaque culture, se complĂštent de maniĂšre inventive.

C’est cela le tradi-moderne ?
Le tradi-moderne, c’est juste de tradition amplifiĂ©e. AprĂšs, il y a un malentendu quant Ă  la perception que l’on en a en Europe ou aux Etats-Unis. Ce n’est pas parce que cela sonne comme du rock, avec des distorsions, que cette musique est jouĂ©e par des rebelles qui cherchent la transgression. D’ailleurs, quand Minguiedi de Konono N°1 joue du likembĂ©, il ne fait que reproduire les chansons que lui enseignait son pĂšre, chef d’orchestre de trompes en ivoire Ă  la cour d’un roi. Chaque lame de son instrument est une trompe, une personne. Si vous lui demandez, il vous dira qu’il s’inscrit depuis ses dĂ©buts, en 1966, dans le droit fil de cette filiation. Simplement, tout ceci est amplifiĂ©, de maniĂšre rudimentaire, ce qui suscite des adaptations de l’artiste. Mais s’il y a des trouvailles, elles ne sont pas le fruit d’une volontĂ© de recherche. Les choses se prĂ©sentent comme telles. Comme le bluesman Elmore James lorsqu’il prend une guitare slide amplifiĂ©e, il invente un style qui est la consĂ©quence des moyens techniques et des circonstances.


PhĂ©nomĂšne trĂšs fort en Europe, le tradi-moderne correspond-il Ă  une rĂ©alitĂ© artistique et sociale sur place ?
L’impact local est Ă  peu prĂšs nul. A Kinshasa, le tradi-moderne est une musique qui a plus de trente ans, ce qui correspond d’ailleurs aux rĂ©fĂ©rences que l’on Ă©voque Ă  leur propos : Lee Perry, Can ou Jimi Hendrix. Tout a commencĂ© Ă  l’époque du match Ali-Foreman, en 1974, qui coĂŻncidait avec la grande campagne d’authenticitĂ© lancĂ©e par Mobutu, sur le modĂšle de SĂ©kou TourĂ©. Il y a eu une floraison d’orchestres, qui ont enregistrĂ© des 45-tours. Ce n’est pas par hasard si, l’an dernier lors de la remise du trophĂ©e BBC Ă  Konono N°1, Hugh Masekela qui Ă©tait le prĂ©sentateur de la cĂ©rĂ©monie s’est souvenu qu’en 1974 il y avait des orchestres comme eux Ă  chaque carrefour de Kinshasa.

Comment expliquer alors que cette musique, "patrimoniale", soit devenue un objet de culte pour les plus branchés et les expérimentateurs ?
L’élĂ©ment unificateur, c’est l’électricitĂ©, la distorsion. Pour la rendre expressive, il n’y a pas trente-six moyens et les techniques se rencontrent, se reconnaissent, avec en mĂȘme temps de vraies diffĂ©rences, un likembĂ© n’étant pas une guitare. C’est donc Ă  la fois trĂšs proche et trĂšs Ă©loignĂ©, donc radicalement Ă©trange. C’est ça qui a touchĂ© le public ici.

En vingt ans, comment regardez-vous l’évolution de la scĂšne congolaise ?
Il y a un appauvrissement, dĂ» aux conditions socio-Ă©conomiques. LĂ  oĂč il y avait un Top 20, aujourd’hui c’est un Top 5. Les gens n’ont plus accĂšs aux disques, la piraterie est immense, les droits d’auteur inexistants, et dĂ©sormais tous les concerts sont parrainĂ©s par des compagnies de tĂ©lĂ©phone ou des producteurs de biĂšre. Tout cela s’explique par les sommes dĂ©risoires que perçoivent les musiciens, voire le chef d’orchestre. Quant aux plus jeunes, ils n’ont pas accĂšs aux instruments et, quand ils y arrivent, ils n’ont pas accĂšs aux mĂ©dias. Tout cela a eu pour consĂ©quence un non-renouvellement de gĂ©nĂ©ration. Hormis le kotazo, la musique pour les boxeurs et les voyous, le seul phĂ©nomĂšne notable, bien qu’encore trĂšs souterrain, il y a une vague de hip hop venue des citĂ©s, et non des quartiers aisĂ©s oĂč l’on copie souvent stĂ©rilement les modĂšles Ă©trangers, qui s’exprime en lingala. Mais tout ce qu’ils ont, ce sont des caisses de biĂšre et leurs voix. Ils vont sans doute ĂȘtre les premiers Ă  rĂ©cupĂ©rer les sonoritĂ©s tradi-modernes. Il faut juste leur donner des moyens. Je compte d’ailleurs travailler avec certains, mais rien n’est encore signĂ©.


S’agissant de projets, quelle sera la teneur du prochain Konono N°1 ?
Je compte Ă©tablir une connexion entre ceux qui ont la tradition Ă  portĂ©e de mains et qui dĂ©couvrent le monde et ceux qui peuvent leur expliquer ce monde, la diaspora. Il y aura des invitĂ©s issus de la tradition congolaise comme Sam Mangwana. Je souhaite aussi envoyer des bandes au Colombien Lucas Silva, pour que des musiciens de CarthagĂšne ajoutent leurs touches, et que les Congolais en retour dĂ©cident comment les incorporer. Que ce soit une vraie rencontre transcontinentale. Il y a d’autres connexions un peu oubliĂ©es, avec Belize, le BrĂ©sil, la charanga cubaine, que l’on peut rĂ©aliser Ă  travers des Ă©changes de fichiers. C’est une bonne idĂ©e d’autant qu’avec les problĂšmes de Schengen*, on peut se demander si les musiciens pourront sortir du pays. Au moins, ils pourront communiquer et dialoguer par Internet.

L’une des prochaines signatures du label, c’est Staff Benda Bilili Band dont on parle dĂ©jĂ  beaucoup ici

Il s’agit d’un orchestre de paraplĂ©giques, rejoints par des jeunes de la rue, des shenguĂ©s. Ils font une musique qui est influencĂ©e par la rumba congolaise, mais qui comporte des Ă©lĂ©ments de raggamuffin, de reggae, un peu de rhythm’n’blues. C’est une musique jouĂ©e dans la rue, acoustique, qui commence Ă  s’électrifier. Il y a un petit jeune, Roger, qui a inventĂ© un instrument monocorde, le satonguĂ©. Je lui ai donnĂ© un micro avec une pĂ©dale wah wah. C’est un peu le Jimi Hendrix du systĂšme D. Le batteur joue sur une chaise en plastique sur laquelle il y a un faisceau de branches de raphia maintenues par des parpaings, avec des baguettes taillĂ©es dans du bois. Il peut sonner comme une espĂšce de Ginger Baker ! Il y a le mĂȘme dĂ©sir d’inventer un son avec ce que l’on a sous la main. En cela on peut les rapprocher de l’idĂ©ologie du punk, c’est-Ă -dire cette conviction de faire quelque chose malgrĂ© les obstacles, physiques ou techniques.

On aura la chance de les voir en Europe, sachant les problĂšmes de visas que connaissent les Konono N°1 ?
On espĂšre que monsieur Sarkozy va fournir un Transall. Parce que c’est ça le problĂšme : les chaises roulantes pĂšsent chacune cent kilos. Plus sĂ©rieusement, j’espĂšre, mais c’est sĂ»r que d’un point de vue logistique ce sera encore plus compliquĂ© !



 Ecoutez un extrait de Mpombo yetu

 Ecoutez l'Ă©mission Musiques du monde (partie 1) avec Vincent Kenis.
 Ecoutez l'Ă©mission Musiques du monde (partie 2) avec Vincent Kenis.

*ProblĂšmes liĂ©s Ă  l'obtention de visas Schengen valables dans l’ensemble de l’espace Schengen, soit une quinzaine de pays europĂ©ens. 

Kasai Allstars In the 7th moon, the chief turned into a swimming fish and ate the head of his enemy by magic (Crammed Disc) 2008


Jacques  Denis