ParisÂ
28/07/2008 -Â

Câest cela le tradi-moderne ?
Le tradi-moderne, câest juste de tradition amplifiĂ©e. AprĂšs, il y a un malentendu quant Ă la perception que lâon en a en Europe ou aux Etats-Unis. Ce nâest pas parce que cela sonne comme du rock, avec des distorsions, que cette musique est jouĂ©e par des rebelles qui cherchent la transgression. Dâailleurs, quand Minguiedi de Konono N°1 joue du likembĂ©, il ne fait que reproduire les chansons que lui enseignait son pĂšre, chef dâorchestre de trompes en ivoire Ă la cour dâun roi. Chaque lame de son instrument est une trompe, une personne. Si vous lui demandez, il vous dira quâil sâinscrit depuis ses dĂ©buts, en 1966, dans le droit fil de cette filiation. Simplement, tout ceci est amplifiĂ©, de maniĂšre rudimentaire, ce qui suscite des adaptations de lâartiste. Mais sâil y a des trouvailles, elles ne sont pas le fruit dâune volontĂ© de recherche. Les choses se prĂ©sentent comme telles. Comme le bluesman Elmore James lorsquâil prend une guitare slide amplifiĂ©e, il invente un style qui est la consĂ©quence des moyens techniques et des circonstances.

Comment expliquer alors que cette musique, "patrimoniale", soit devenue un objet de culte pour les plus branchés et les expérimentateurs ?
LâĂ©lĂ©ment unificateur, câest lâĂ©lectricitĂ©, la distorsion. Pour la rendre expressive, il nây a pas trente-six moyens et les techniques se rencontrent, se reconnaissent, avec en mĂȘme temps de vraies diffĂ©rences, un likembĂ© nâĂ©tant pas une guitare. Câest donc Ă la fois trĂšs proche et trĂšs Ă©loignĂ©, donc radicalement Ă©trange. Câest ça qui a touchĂ© le public ici.
En vingt ans, comment regardez-vous lâĂ©volution de la scĂšne congolaise ?
Il y a un appauvrissement, dĂ» aux conditions socio-Ă©conomiques. LĂ oĂč il y avait un Top 20, aujourdâhui câest un Top 5. Les gens nâont plus accĂšs aux disques, la piraterie est immense, les droits dâauteur inexistants, et dĂ©sormais tous les concerts sont parrainĂ©s par des compagnies de tĂ©lĂ©phone ou des producteurs de biĂšre. Tout cela sâexplique par les sommes dĂ©risoires que perçoivent les musiciens, voire le chef dâorchestre. Quant aux plus jeunes, ils nâont pas accĂšs aux instruments et, quand ils y arrivent, ils nâont pas accĂšs aux mĂ©dias. Tout cela a eu pour consĂ©quence un non-renouvellement de gĂ©nĂ©ration. Hormis le kotazo, la musique pour les boxeurs et les voyous, le seul phĂ©nomĂšne notable, bien quâencore trĂšs souterrain, il y a une vague de hip hop venue des citĂ©s, et non des quartiers aisĂ©s oĂč lâon copie souvent stĂ©rilement les modĂšles Ă©trangers, qui sâexprime en lingala. Mais tout ce quâils ont, ce sont des caisses de biĂšre et leurs voix. Ils vont sans doute ĂȘtre les premiers Ă rĂ©cupĂ©rer les sonoritĂ©s tradi-modernes. Il faut juste leur donner des moyens. Je compte dâailleurs travailler avec certains, mais rien nâest encore signĂ©.

Je compte Ă©tablir une connexion entre ceux qui ont la tradition Ă portĂ©e de mains et qui dĂ©couvrent le monde et ceux qui peuvent leur expliquer ce monde, la diaspora. Il y aura des invitĂ©s issus de la tradition congolaise comme Sam Mangwana. Je souhaite aussi envoyer des bandes au Colombien Lucas Silva, pour que des musiciens de CarthagĂšne ajoutent leurs touches, et que les Congolais en retour dĂ©cident comment les incorporer. Que ce soit une vraie rencontre transcontinentale. Il y a dâautres connexions un peu oubliĂ©es, avec Belize, le BrĂ©sil, la charanga cubaine, que lâon peut rĂ©aliser Ă travers des Ă©changes de fichiers. Câest une bonne idĂ©e dâautant quâavec les problĂšmes de Schengen*, on peut se demander si les musiciens pourront sortir du pays. Au moins, ils pourront communiquer et dialoguer par Internet.
Lâune des prochaines signatures du label, câest Staff Benda Bilili Band dont on parle dĂ©jĂ beaucoup iciâŠ
Il sâagit dâun orchestre de paraplĂ©giques, rejoints par des jeunes de la rue, des shenguĂ©s. Ils font une musique qui est influencĂ©e par la rumba congolaise, mais qui comporte des Ă©lĂ©ments de raggamuffin, de reggae, un peu de rhythmânâblues. Câest une musique jouĂ©e dans la rue, acoustique, qui commence Ă sâĂ©lectrifier. Il y a un petit jeune, Roger, qui a inventĂ© un instrument monocorde, le satonguĂ©. Je lui ai donnĂ© un micro avec une pĂ©dale wah wah. Câest un peu le Jimi Hendrix du systĂšme D. Le batteur joue sur une chaise en plastique sur laquelle il y a un faisceau de branches de raphia maintenues par des parpaings, avec des baguettes taillĂ©es dans du bois. Il peut sonner comme une espĂšce de Ginger Baker ! Il y a le mĂȘme dĂ©sir dâinventer un son avec ce que lâon a sous la main. En cela on peut les rapprocher de lâidĂ©ologie du punk, câest-Ă -dire cette conviction de faire quelque chose malgrĂ© les obstacles, physiques ou techniques.
On aura la chance de les voir en Europe, sachant les problÚmes de visas que connaissent les Konono N°1 ?
On espĂšre que monsieur Sarkozy va fournir un Transall. Parce que câest ça le problĂšme : les chaises roulantes pĂšsent chacune cent kilos. Plus sĂ©rieusement, jâespĂšre, mais câest sĂ»r que dâun point de vue logistique ce sera encore plus compliquĂ© !
*ProblĂšmes liĂ©s Ă l'obtention de visas Schengen valables dans lâensemble de lâespace Schengen, soit une quinzaine de pays europĂ©ens.
Kasai Allstars In the 7th moon, the chief turned into a swimming fish and ate the head of his enemy by magic (Crammed Disc) 2008
Jacques Denis
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