27/08/2008 - Saint-Malo -Â

Cinq jours durant, une colonie de Québécois a investi ce joyau portuaire, à flanc de mer, propice aux dérives voyageuses : la ville fortifiée de Saint-Malo, au Nord-Ouest de la France.
Fort dâune amitiĂ© solide tissĂ©e depuis vingt ans avec la citĂ© bretonne, le dynamique Office franco-quĂ©bĂ©cois pour la jeunesse (OFQJ) prĂ©sente, en partenariat avec le Festival de la chanson de Tadoussac et la commune malouine, la deuxiĂšme Ă©dition de lâĂ©vĂ©nement De Tadoussac Ă Saint-Malo. Quatre jeunes auteurs-compositeurs bĂ©nĂ©ficient dans lâenceinte maritime dâune mini-rĂ©sidence, une relecture de leurs Ćuvres par deux directeurs artistiques â le Malouin Dominique Le Bozec et le QuĂ©bĂ©cois Pierre Verville â ponctuĂ©e de trois concerts au Théùtre Chateaubriand.
Le rideau sâouvre sur la coquette salle rouge, avec PhilĂ©mon chante ; un phĂ©nomĂšne. A lâĂ©trange sonoritĂ© de son prĂ©nom, rĂ©pond une silhouette gracile et Ă©lĂ©gante, un air particulier de dandy anachronique. Un regard doux, traversĂ© dâinquiĂ©tudes fugaces, sâaccorde aux modulations dâune voix fragile, aiguĂ«, mais dĂ©terminĂ©e. PhilĂ©mon chante lâamour. Celui pour sa grand-mĂšre ou un ami, celui pour ses "blondes" (ses petites amies, ndlr), prĂ©sentes et passĂ©es, que lâon se surprend Ă envier : des textes sensibles, romantiques, servis par une musique intimiste, oĂč vibre une rage sourde, quand les pieds battent la mesure. Les chansons de PhilĂ©mon, le cĆur ouvert et les mains libres, caressent ou Ă©gratignent, remuent lâadolescence dĂ©laissĂ©e, affirment leurs hĂ©sitations, et un jeu de guitare insolite. A vingt-cinq ans, il prend des risques, et se livre : une sincĂšre singularitĂ©, qui ne demande quâĂ rayonner.
Chanson-thérapie
Une version "face", Ă lâopposĂ© du mĂȘme feeling : le copain, le grand frĂšre Bruno Marcil prend le relais. Une voix grondante et chaleureuse, qui sâessaye sans succĂšs (!) Ă lâaccent provençal, un timbre Ă la Johnny Cash ou Ă la Paolo Conte, le distinguent. Une stature imposante de papa ours tient avec dĂ©licatesse une guitare presque dĂ©risoire, lâeffleure avec tendresse et fait valser ces petits riens qui content le monde â une goutte, une seconde. Ce comĂ©dien professionnel effeuille la carapace pour ne garder que la substance : un art rocailleux, brut, profond, ensoleillĂ©, qui vise lâessentiel. Une chanson-thĂ©rapie, pour petits bobos et gros chagrins.
GaĂ«le et JipĂ©, en couple "Ă la ville comme Ă la scĂšne", se partagent le plateau du lendemain. Une tornade aux grands yeux verts lutin, rehaussĂ©s dâune frange noire investit la scĂšne. Comme une boule de flipper, la Française, QuĂ©bĂ©coise dâadoption, couette qui saute et part en vrille, construit son cabaret : un paysage bigarrĂ©, patchwork dâhistoriettes disjonctĂ©es. Entre les bras de la chanteuse, lâaccordĂ©on dĂ©ploie parfois son doux murmure. La mutante mutine dĂ©montre alors lâĂ©tonnante virtuositĂ© de sa voix, la gamme dâune Ă©motion Ă©tendue, qui tisse sa sĂ©rĂ©nitĂ© Ă lâaune dâune extrĂȘme sensibilitĂ©. Une artiste originale, Ă lâaise, et sans concession, aux textes finement ciselĂ©s. A suivre.

Autre atout de la piquante brunette : la complicité de son "chum" Jipé Dalpé, qui éveille le public malouin de sa pop-fiction électrisante. Un univers rock, mais sacrément organique, un art de matiÚre, généreux et savamment modelé, qui oscille en funambule sur la corde raide comme sur la sensible. Décollage immédiat pour des contrées inexplorées, courts-métrages un peu psychés, qui naviguent entre son anglophone et textes oniriques. Un beau voyage à découvrir sur son album à paraßtre.
Les quatre artistes se retrouvent enfin le dernier soir, pour un final à la hauteur de leur étonnant talent, accompagnés notamment de Denis Ferland à la guitare et Sylvain Delisle à la basse, deux musiciens émérites. La relÚve de la chanson francophone représente : quatre couleurs, quatre personnalités généreuses et flamboyantes, qui ont égayé la cité malouine et ses repaires de brigands de leur présence. Le petit festival, grand par la convivialité, se clÎt par un show de Fabiola Toupin, diva lyrique et romanesque, qui incarne les poÚtes de son pays.
Pour nous aussi, le pĂ©riple sâachĂšve, le sourire aux lĂšvres. De Tadoussac Ă Saint-Malo, nous nous sommes rĂȘvĂ©s au bord dâun fleuve grand comme la mer, puis avons entendu, par-delĂ les remparts, lâappel du chant des baleines.
Bruno Marcil Pas dormir (LâUsine Brune) 2007
GaĂ«le Cockpit (De lâonde) 2007
Jipé Dalpé Les préliminaires (SphÚre) A paraßtre le 9 septembre 2008
Anne-Laure Lemancel