Reportage
MarseilleÂ
29/09/2008 -Â

A Marsatac comme dans certaines fĂȘtes de famille, la tradition veut que le doyen joue un rĂŽle inaugural et apporte sa bĂ©nĂ©diction. Si la tache Ă©tait revenue lâan dernier au compositeur Pierre Henry, aĂŻeul octogĂ©naire de la gĂ©nĂ©ration Ă©lectro, câest Manu Dibango qui a donnĂ© cette fois le coup dâenvoi de cette Ă©dition 2008. Le saxophoniste camerounais, bientĂŽt 75 ans, prend sur scĂšne un plaisir Ă©vident Ă cĂ©lĂ©brer lâAfrique, ou plutĂŽt les Afriques : tantĂŽt trĂšs congolaise par les accents rumba de la guitare, tantĂŽt nigĂ©riane lors dâun hommage afrobeat Ă Fela, revenant ensuite vers les rythmes de son Cameroun natal avant de terminer sa prestation par Reggae Makossa, version de son cĂ©lĂšbre tube Soul Makossa quâil avait revisitĂ© en 1979 sur lâalbum Gone Clear enregistrĂ© en JamaĂŻque. DerriĂšre ses lunettes noires, face Ă la mer, en apercevant la silhouette imposante du ferry transmĂ©diterranĂ©en accostĂ© tout prĂšs, peut-ĂȘtre a-t-il revu le Hoggar et repensĂ© Ă cette nuit de 1949 oĂč il avait dĂ©barquĂ© Ă Marseille de ce paquebot Ă bord duquel il Ă©tait montĂ© Ă Douala en laissant sa famille derriĂšre lui.
InstallĂ© pour la quatriĂšme fois consĂ©cutive sur lâesplanade J4, au pied des murs du fort Saint-Jean gardant lâentrĂ©e du Vieux-Port, Marsatac semblait enfin avoir trouvĂ© la stabilitĂ© Ă laquelle il aspirait pour pouvoir se dĂ©velopper. "La question du lieu est dĂ©terminante pour fixer un rendez-vous aux gens", assure Dro Kilndjian, lâun des fondateurs de la manifestation. Il lui faudra pourtant trouver rapidement un nouveau site puisque câest sur ce terrain que vont bientĂŽt dĂ©marrer les travaux du Mucem, un musĂ©e des civilisations de lâEurope et de la MĂ©diterranĂ©e. "On est reparti dans les Ă©pisodes nomades du festival", confie-t-il avec une pointe dâinquiĂ©tude, tout en espĂ©rant pouvoir sâinscrire dans la perspective Marseille 2013 : la citĂ© phocĂ©enne vient en effet dâĂȘtre dĂ©signĂ©e pour ĂȘtre cette annĂ©e-lĂ , la capitale europĂ©enne de la culture.
Nul doute que dâici lĂ Marsatac aura continuĂ© dâĂ©voluer comme il lâa fait depuis 1999. Dâabord axĂ©e autour de la riche scĂšne hip hop locale, la programmation a commencĂ© dans la foulĂ©e Ă explorer le champ des musiques Ă©lectroniques.

Afrique et modernité
MarquĂ© par lâAfrique de lâOuest oĂč il a vĂ©cu, ce Marseillais aux origines armĂ©niennes souhaitait, Ă lâoccasion de cette dixiĂšme Ă©dition, promouvoir "cette Afrique dont on ne sait pas la modernitĂ©". A travers le projet Mix Up Bamako initiĂ© par lâassociation Marsatac, lâobjectif Ă©tait de provoquer la rencontre entre les musiques Ă©lectroniques et la musique traditionnelle mandingue, "des univers musicaux qui a priori nâont pas de lien." En fĂ©vrier, le musicien-producteur Alif Tree et le DJ musicien David Walters avaient quittĂ© Marseille pour se rendre dans la capitale malienne.
LĂ -bas, ils ont fait la connaissance dâIssa "Techno" Bagayogo, dâAhmed Fofana (chef dâorchestre de Toumani DiabatĂ©), de la griotte Massaran KouyatĂ© et du percussionniste Aboubacar KonĂ©. En six jours, lâĂ©quipe Ă peine formĂ©e a du inventer un rĂ©pertoire et donner son premier concert. "On nâavait que des doutes mais on nâavait pas le temps. Jâai commencĂ© Ă envoyer des boucles, et eux, ils ont donnĂ© de la voix, du clavier, du ngoni. LâĂ©change sâest fait tout de suite. Ils ont la technique, la gĂ©nĂ©rositĂ©, la non-rĂ©flexion. On a un son complĂ©mentaire du leur, moins organique, plus concentrĂ©, plus intense et des effets, toute une palette Ă©lectronique", rĂ©sume Alif Tree. "Pour lâinstant, on a fait les choses dans lâurgence. Il y a de lâĂ©nergie mais je pense que câest perfectible", admet-il. Les retrouvailles en terre marseillaise, six mois plus tard, lui donnent raison. La formule dĂ©voilĂ©e devant le public de Marsatac ne manque pas de potentiel, mais il reste Ă lâaffiner.

Le concert de Nevchehirlian sur lâesplanade J4, lors de la derniĂšre soirĂ©e clĂŽturĂ©e par le DJ Laurent Garnier, avait lui aussi un parfum â plus convaincant â de nouveautĂ© pour cet artiste du cru. Tout en continuant Ă travailler avec son groupe Vibrion, remarquĂ© pour son slam Ă©lectro-acoustique, il a pris sa guitare Ă©lectrique et sâest lancĂ© il y a un an dans une aventure solo beaucoup plus rock. "Depuis toujours, je fais des soirĂ©es slam. Jâai ma vie de jeune garçon", plaisante-t-il. "Mais je nâai pas imaginĂ© que je pouvais faire un disque seul. Au moment oĂč sâest posĂ© la question du deuxiĂšme album de Vibrion, je me suis rendu compte effectivement que dans la matiĂšre que jâavais apportĂ©e, tout nâĂ©tait pas exploitable par le collectif et quâil y avait des choses plus personnelles. Notre chemin ensemble, câest de dĂ©fricher Ă notre façon notre rapport au texte, alors que dans mon projet personnel, jâai plus envie de rock & roll et de chanson."
Sur son album Ă paraĂźtre dâici quelques mois, la prĂ©sence du musicien Serge Teyssot-Gay et du rĂ©alisateur Jean Lamoot vient confirmer cette impression dâune filiation avec Noir DĂ©sir. DĂ©jĂ , lâunivers musical de FrĂ©dĂ©ric Nevchehirlian a sĂ©duit de nombreux programmateurs. Les concerts prĂ©vus sâaccumulent sur les pages de son agenda, jusquâĂ la lointaine Ăźle de La RĂ©union. Marseille est bien un port : certains y arrivent aprĂšs un long voyage, dâautres en partent pour explorer le monde.
Bertrand Lavaine
Â
27/09/2004 -Â
07/06/2000 -Â