Paris
09/10/2008 -

Evidemment, il n’y a pas que Brel. Son époque est riche de géants, de maîtres, de modèles, d’ombres immenses qui dépassent les statures des débutants s’aventurant à l’avant-scène. Georges Brassens, Léo Ferré, Félix Leclerc, Juliette Gréco, et toujours la liberté de Charles Trenet, bien sûr, le théâtre vériste d’Edith Piaf, la science du populaire de Maurice Chevalier… Mais Brel va irradier spécialement ceux qui rêvent de dire l’humanité, qui rêvent de dévoiler le poids de secrets communs derrière les masques de la société. Ne me quitte pas, évidemment ; mais Ne me quitte pas est seulement une sublime chanson sublime. Ce qui époustoufle les "confrères", ce sont Ces gens-là, Au suivant, La Chanson des vieux amants, Les Vieux – la palette des douleurs, des frustrations, des petitesses, des compromissions humaines.
Cette tragi-comédie qui fait voisiner Balzac, Simenon et Bazin va évidemment susciter héritiers et continuateurs. Dès 1965, Jacques Brel préface le premier album d’un garçon de café devenu chanteur, Henri Tachan. Avec Les Pédés, Les Femmes, L’Alliance, Dancing, Josy, Les Wagons de première classe, il regarde la société de son temps juste après Les Bourgeois de Brel. Quelques années plus tard, Pierre Bachelet ne cachera pas avoir construit la mélodie des Corons, son premier grand succès, sur les harmonies de Ne me quitte pas et avec les textes du Plat pays ou des Flamandes en tête – un autre versant de l’école brélienne, moins noir et plus classique formellement.
Esprit rock
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Alors, quand naissent par exemple les Têtes Raides, au crépuscule des années 1980, il y a peut-être autant de Jacques Brel que des Clash dans leurs guitares électriques. Et l’accordéon, qui deviendra l’emblème de cette chanson néo-réaliste, renvoie moins au musette de grand-papa qu’aux grandes furies de Jean Corti dans Amsterdam ou Marcel Azzola dans Vesoul. Et, encore une fois, on devine clairement le dégoût de Ces gens-là derrière la plume de Christian Olivier des Têtes Raides quand il écrit Les Bas quartiers pour l’album Mange tes morts, en 1990 :
"Et moi dans tout ça
Moi le roi de la Nouba
J'compte un à un mes pt'its pois
Car faut penser à demain et voilà
Pourquoi j'promène le dimanche la tante Germaine
J'me nourris pour la semaine
J'amuse les morveux du notaire
Vous savez c'est pour quoi faire
Je vends des sourires aux rombières
Car c'est tout ce que je peux faire"
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Curieusement, l’héritier le plus avoué de Jacques Brel n’est pas strictement un chanteur : en travaillant avec Gérard Jouannest, pianiste de Brel, pour son album Gibraltar il y a deux ans et pour Dante, qui sortira le mois prochain, le rappeur Abd Al Malik se place directement et ouvertement sous l’étoile de Grand Jacques. Mieux encore, il réalise une sorte de version 2006 des Ces gens-là, à partir d’un sample du grand classique de 1966. Et, dans une interview parue il y a quelques semaines dans Chorus-Les Cahiers de la chanson*, il déclare tout droitement : "Qu’importe ce qu’on veut faire, qu’importe qu’on le connaisse ou pas, on veut être Brel si on est artiste. En bien et en moins bien, il incarne tout ce qu’est un artiste : une force d’écriture, une force d’interprétation, et en même temps il se consume, il va jusqu’au bout des choses…" L’idée est belle : Brel ne serait pas chez tel ou tel chanteur en particulier mais un peu chez tous et chacun, tant son œuvre et sa personnalité en imposent.
*Chorus-Les Cahiers de la chanson Brel Dossier spécial n°65 Automne 2008
Bertrand Dicale
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