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Khalifa et Tu Shung Peng

Echanges franco-jamaĂŻcains


Paris 

22/10/2008 - 

Ils sont français, font du reggae et travaillent étroitement avec les Jamaïcains, sur des modes complémentaires. Quand Khalifa fait surfer ses textes sur les rythmiques millimétrées que Sly & Robbie ont posées à Kingston, Tu Shung Peng profite de la présence en France des chanteurs vétérans du reggae pour mettre des voix sur ses musiques aux saveurs vintage.



Au culot. C’est avec cet Ă©tat d’esprit que Khalifa s’est adressĂ© directement, via Internet, Ă  la paire jamaĂŻcaine la plus sollicitĂ©e depuis trois dĂ©cennies : le batteur Sly Dunbar et le bassiste Robbie Shakespeare. "AprĂšs tout, pourquoi pas ?", s’est dit le chanteur français, conscient qu’il Ă©tait peut-ĂȘtre en train de “jeter une bouteille Ă  la mer”.

Face Ă  ces monuments du reggae dont la discographie s’étale sur des dizaines de pages, il savait qu’il ne pesait pas bien lourd avec Ă  son actif les deux albums de son groupe Positive Radical Sound. Mais les deux musiciens de Kingston, curieux, ont vite fait savoir qu’ils Ă©taient intĂ©ressĂ©s. "Ils travaillent avec beaucoup d’artistes. Moi, je ne suis qu’un de leurs collaborateurs, donc il n’était pas question d’aller prendre des cafĂ©s en JamaĂŻque pour discuter du projet", commente Khalifa.

Pour son premier album solo Ă©ponyme, tout se fera donc Ă  distance, avec un disque dur qui traversera plusieurs fois l’Atlantique. La mĂ©thode convient parfaitement au Français, habituĂ© Ă  Ă©crire en rĂ©action aux musiques qu’il entend. Et celles que lui envoient ses prestigieux partenaires l’inspirent.

Avec SĂ©golĂšne et Nicolas, il rĂ©ussit haut la main son galop d’essai. Paru Ă  quelques mois des Ă©lections prĂ©sidentielles de 2007 en France, ce premier titre Ă  l’humour aigre-doux fait un portrait au vitriol des deux principaux candidats. Effet immĂ©diat : en dix jours, le site Internet sur lequel est diffusĂ© le clip totalise plus de 30000 connexions ; le chanteur est invitĂ© sur les plateaux tĂ©lĂ©s
 "Ça a durĂ© un mois. Ça m’a permis de rendre mon travail visible, d’avoir une tribune. Et aprĂšs, de passer Ă  autre chose", reconnaĂźt Khalifa qui qualifie ce morceau d’"anecdotique".

Pourtant, ce que laissait deviner – sur la forme – SĂ©golĂšne et Nicolas se confirme sur le reste de l’album, trĂšs diffĂ©rent des prĂ©cĂ©dents faits avec son groupe. "L’idĂ©e de dĂ©part, c’était de m’ouvrir un espace artistique personnel", rĂ©sume-t-il. "Lorsque j’emploie un style plus scandĂ©, plus parlĂ©, ça fait partie de mon projet de vouloir me dĂ©tacher de ce que je faisais depuis des annĂ©es, avec un dĂ©sir profond et inassouvi de vouloir dĂ©clamer."

Du coup, sa façon d’écrire s’en trouve bouleversĂ©e : "J’ai moins voulu chercher la beautĂ© dans la mĂ©lodie que dans les mots, dans le sens." La formule, au final, en rappelle une autre : au moment oĂč dĂ©marrent les chƓurs sur Mi Candela, ce sont ceux de Lola RastaquouĂšre de Serge Gainsbourg auxquels on s’attend. Inconsciemment. Le jeune chanteur acquiesce. Il s’en est rendu compte une fois la chanson achevĂ©e. "J’ai failli l’enlever parce que je trouvais ça too much, mais je l’ai assumĂ©e, parce que j’aime le texte." Si Gainsbourg reste le premier artiste de l’Hexagone Ă  avoir tentĂ© l’aventure avec Sly & Robbie pour Aux Armes, etc., Khalifa est en revanche le premier Français signĂ© sur le label des deux maĂźtres jamaĂŻcains. Dans le monde du reggae, ce soutien officiel n’est pas sans valeur.

Tu Shung Peng et ses 14 invités


Avec ses quatorze invitĂ©s compatriotes de Bob Marley, l’album Trouble Time de Tu Shung Peng pourrait lui aussi se prĂ©valoir de la caution des glorieux aĂźnĂ©s : Michael Rose (ex-Black Uhuru), Clinton Fearon (ex-Gladiators), U Roy ou encore Prince Jazzbo et Tappa Zukie ont tous eu un premier ou second rĂŽle dans le grand film de la musique jamaĂŻcaine.

Que ces chanteurs et deejays se retrouvent sur l’album d’une formation française, cela ne suscite plus le mĂȘme Ă©tonnement qu’il y a dix ans, la mondialisation est aussi passĂ©e par lĂ . En revanche, rares sont les expĂ©riences alchimiques de ce type qui sont capables, en quelques mesures, de vous replonger au cƓur du Kingston des annĂ©es 1970.

Pourtant, le studio Wise des dix complices de Tu Shung Peng se situe en rĂ©gion parisienne, dans une usine dĂ©saffectĂ©e au bord de la voix ferrĂ©e. L’explication est ailleurs, Ă  la fois chez les musiciens et dans le traitement du son. "DĂšs la troisiĂšme rĂ©pĂ©tition, on avait l’essence de ce qu’on voulait faire : sonner comme le reggae des seventies. On a toujours Ă©tĂ© des amoureux de la production, aimĂ© le grain un peu sale des anciennes machines", explique le guitariste Seb "Mellow Mood" Houot. "La seule chose qui soit numĂ©rique, chez nous, c’est certainement l’ordinateur qui remplace le magnĂ©to Ă  bandes. Sinon, on utilise beaucoup de matĂ©riel analogique, ce qui contribue au son Tu Shung Peng", poursuit Fred DĂ©zĂ©, le saxophoniste. Sans oublier l’apport de Fabrice, "ingĂ©nieur du son un peu fou, du genre Ă  sauter, transpirer sur la console quand il mixe" sachant de quelle façon placer les micros pour obtenir ce qu’il souhaite.

Tout Ă©tait rĂ©uni pour que la vieille garde du reggae se sente aussitĂŽt rajeunir au contact de ces jeunes Français traquant le moindre dĂ©tail. Les images et les Ă©motions sont restĂ©es gravĂ©es dans les esprits des musiciens. "On ne reconnaĂźt plus le studio quand U Roy ou Clinton Fearon sont lĂ . Ils ont un bagage et une personnalitĂ© qui font que tout d’un coup l’ambiance change", souligne Seb. Les amoureux du reggae Ă  l’ancienne peuvent ĂȘtre soulagĂ©s : la magie n’a pas disparu, il faut juste savoir la capturer.



 Ecoutez un extrait de PrĂ©sident par Khalifa
 Ecoutez un extrait de Songs of praises par Tu Shung Peng

Khalifa Khalifa (Taxi/Discograph) 2008
Tu Shung Peng Trouble Time (Makafresh/Pias) 2008


Bertrand  Lavaine