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Reportage


Heurts et bonheur au Festival Gwadloup

D'Admiral T aux Wailers


Pointe-à-Pitre 

08/12/2008 - 

Pour sa premiĂšre Ă©dition qui s’est tenue du 3 au 7 dĂ©cembre, le festival Gwadloup n’aura pas tenu toutes les promesses que pouvait laisser sous-entendre l’ambition affichĂ©e : vouloir dresser un panorama des musiques caribĂ©ennes




Carrefour musical de la zone caribĂ©enne, la Guadeloupe souhaite traduire ce statut sur le papier en une rĂ©alitĂ© de terrain. Pour ce faire, le Conseil rĂ©gional a initiĂ© la crĂ©ation d’un nouveau festival, qui soit un cocktail tropical pour tous les goĂ»ts. "Notre cahier des charges Ă©tait de programmer des artistes internationaux fĂ©dĂ©rateurs, pour toutes les gĂ©nĂ©rations. Chaque Ăźle alentour a son festival. Il Ă©tait temps qu’on le fasse", assurait ainsi le directeur de cette manifestation, Jacob Desvarieux. Avec plus d’un million d’euros de budget, le pari pouvait ĂȘtre tenu.

Les deux premiers concerts avaient ainsi pour cadre l’Artchipel, la belle scĂšne nationale de Basse-Terre. En ouverture de ban, deux monuments du jazz antillais, Mario Canonge et Alain Jean-Marie, un quatre-mains esthĂšte "pour un chouette concert" des mots de ce dernier. Le lendemain, devant une salle clairsemĂ©e, le Martiniquais Tony Chasseur prĂ©sentait quant Ă  lui son programme Mizikopeyi dont le disque est attendu ces jours-ci sur Aztec Music. Soit une version big band jazzy de certains classiques antillais, des mazurkas et du Jocelyn Beroard dans la texte, mais aussi La Mer en anglais et CĂ©cile de Nougaro relookĂ©e sous les trait d’une biguine, sans oublier un hommage "Ă  notre AimĂ©, pĂšre de la crĂ©olitĂ©"
 Et parrain putatif de cette manifestation qui vise Ă  tirer un trait d’union entre toutes les Ăźles de l’archipel crĂ©olisĂ©.

MalgrĂ© ces deux mises en bouche, l’essentiel du festival se concentrait sur les deux soirĂ©es organisĂ©es sur la plage de Viard, non loin de Petit-Bourg. Ce qui Ă©tait une bonne idĂ©e - dĂ©localiser la scĂšne pour l’installer dans un cadre plus festif - se transforma en une Ă©norme galĂšre le premier soir : il fallait au bas mot deux heures pour rallier le lieu-dit ! Les embouteillages monstres tĂ©moignaient non pas du succĂšs de cette premiĂšre Ă©dition, mais bien plus d’infrastructures routiĂšres guĂšre adaptĂ©es Ă  ce type d’évĂ©nement. Les plus chanceux auront pu entendre un des rĂ©gionaux de l’étape, le sympathique Dominik Coco, en ouverture la soirĂ©e. A sa suite, Barrikad Crew augurait de bonnes surprises. Las, ce collectif de rappeurs haĂŻtiens n’aura produit que d’anecdotiques polyphonies et de sympathiques joutes vocales s’inscrivant dans le droit fil de groupe telle que SaĂŻan Supa Crew, la fraĂźcheur et la vigueur "en moins" comme on dit ici.

Le show bouillant d'Admiral T

De vigueur, Admiral T n’en manque pas. Tout comme de la rigueur. Celui qui a Ă©tĂ© rĂ©cemment dĂ©signĂ© comme personnalitĂ© guadeloupĂ©enne de l’annĂ©e par France-Antilles, le quotidien local, aura encore une fois fourni une prestation Ă  la hauteur de son talent : un show bouillant, avec des textes relevĂ©s de ce qu’il faut de riddims chaloupĂ©s, chƓur tout soul et tambours battants. "Mon univers est nourri de tous les styles caribĂ©ens. Mais ce qui fonde ma diffĂ©rence, c’est le ka : l’histoire des marrons, notre identitĂ©. C’est le son de la revendication. La mĂȘme colĂšre que dans le hip hop." AprĂšs le rap crĂ©ole et le dance-hall façon guada, c’est dĂ©sormais le kako qui booste la jeunesse guadeloupĂ©enne. "Il s’agit de mixer rythmiques du ka aux sonoritĂ©s urbaines", rĂ©sume Admiral T, qui figure avec d’autres sur Dub’n’ka, une sĂ©lection qui invite Ă  faire dialoguer gardiens de la tradition et tenants des nouvelles musiques urbaines. Rien Ă  voir avec la tambouille des Wailers, une tiĂšde parodie du mythe dont ils n’ont conservĂ© que le bassiste et les poncifs


Samedi soir, si le rĂ©seau autoroutier Ă©tait plus fluide pour accĂ©der au concert, le public Ă©tait paradoxalement au rendez-vous : plus de 12 000 paires de pieds et d’oreilles, lĂ  oĂč il n’était que la moitiĂ© la veille. LĂ , encore, la diversitĂ© du monde caribĂ©en Ă©tait en jeu, du trĂšs acadĂ©mique dance-hall du Bahamien Collie Budz au reggae basique de la nouvelle star jamaĂŻcaine Jah Cure, des Cubains Los Van Van emmenĂ©s par Juan Formell au GuadeloupĂ©en Patrick Saint-Eloi, vĂ©ritable machine Ă  zouker qui aura Ă©tĂ© le seul Ă  mettre dans tous leurs Ă©tats les dames du public.

En clair, des grands anciens succĂ©daient ou prĂ©cĂ©daient des petits jeunes, au risque de brouiller les pistes dans ce qui se voulait la bande-son caribĂ©enne. "Le trait d’union de tout cela, c’est l’Afrique. Une racine commune que l’on soit de Trinidad ou de JamaĂŻque. On parle la mĂȘme langue, avec des accents diffĂ©rents" rĂ©torque Jacob Desvarieux, avant de souligner les nombreuses difficultĂ©s Ă  surmonter pour cette premiĂšre Ă©dition, aux allures de numĂ©ro zĂ©ro selon lui. "C’est la premiĂšre fois que se fait un festival caribĂ©en ici. Ne serait-ce que pour des questions logistiques, c’est tout un chantier. Ce n’est pas facile d’atterrir ici quand vous ĂȘtes Ă  Cuba ou Ă  Kingston."

En cadence



Enfin, "last but not least", la place de la Victoire de Pointe-Ă -Pitre Ă©tait l’espace idoine pour accueillir dimanche un grand bal populaire pour rĂ©unir toutes les gĂ©nĂ©rations au soleil tombant. Des biguines sans saveur d’Emile Antile, rien Ă  voir avec son illustre aĂźnĂ© Emilien, des cadences maĂźtrisĂ©es par les Martiniquais de Malavoi, grands rivaux autrefois de Kassav, et enfin les redoutables Vikings, un combo sans tabou sorti des annĂ©es 70, quand ils faisaient danser toute l’üle en cadences. Un peu Ă  la maniĂšre de la vague actuelle autour des groupes d’Afrique de l’Ouest, la formule concoctĂ©e par ces grooveurs devant l’éternel, mĂ©riterait la réédition de leurs plus belles faces.

Outre la quinzaine de groupes du in, le festival off offrait quant Ă  lui un large Ă©ventail de propositions artistiques, dissĂ©minĂ©es dans toute l’üle. Au total, plus de 70 formations qui permettaient de mesurer la richesse du vivier local. "Le but, c’est aussi de favoriser l’exposition et l’exportation les jeunes artistes guadeloupĂ©ens", voit plus loin Desvarieux, tout en admettant avoir choisi "des artistes guadeloupĂ©ens qui soient au niveau pour pouvoir tenir la grande scĂšne, avant ou aprĂšs les Wailers." De ceux qu’on aura vus, nul doute que les locaux auront tenu leur rang. Comme Christian Laviso, guitariste qui s’est construit un son autour du ka et du jazz.

Lui, comme d’autres acteurs de la musique guadeloupĂ©enne, s’étonne du peu de cas fait au tambour ka. "C’est pourtant lĂ  que se niche l’originalitĂ© de notre Ăźle. Jacob Desvarieux est mĂȘme allĂ© jusqu’à dire que les gens programmĂ©s en off Ă©taient des musiciens amateurs qui devaient confirmer sur les scĂšnes internationales. Mais moi je suis qui ?" insiste le natif de Pointe-Ă -Pitre qui vient d’enregistrer avec David Murray et de publier un disque oĂč il convie Kenny Garrett. Nul doute que celui-ci comme d’autres annonce depuis bien longtemps d’autres lendemains. Justement, quid de l’an prochain : les noms de Soft, Tanya Saint-Val et quelques autres sont d’ores et dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s
 mais toujours pas de ka Ă  l’horizon !

Jacques  Denis