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Retrouver Jacques Canetti

Livre et CDs


Paris 

15/12/2008 - 

Un beau livre et un coffret de disques permettent de revenir sur la carrière du plus légendaire directeur artistique français, disparu en 1997.




Alors que l’industrie de la musique traverse sa pire crise, un des héros de l’histoire du disque en France reparait en pleine lumière : on réédite le livre de Jacques Canetti, Mes 50 ans de chanson française (chez Flammarion) et parait sous le même titre un coffret avec un DVD et quatre CDs.

Canetti est passé à la postérité pour avoir, en tant que directeur artistique des disques Philips, signé les contrats de Georges Brassens, Jacques Brel, Henri Salvador, Juliette Gréco, Patachou, les Frères Jacques, Armand Mestral, Dario Moreno, Robert Lamoureux, Francis Lemarque, André Claveau, Catherine Sauvage, Jacqueline François, Guy Béart, Philippe Clay, Boris Vian, Boby Lapointe, Ricet Barrier, Serge Gainsbourg, Jean-Claude Darnal, Zizi Jeanmaire, Félix Leclerc… Un tableau de chasse phénoménal sans équivalent dans le domaine francophone, ni avant, ni après lui. Certes, la période était artistiquement magnifique, mais Jacques Canetti y manifesta un flair et un dynamisme hors normes.

Début chez Polydor

Juif du Levant de l’Europe (il est le frère du futur prix Nobel de littérature Elias Canetti), il a grandi entre la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche et quelques autres terres de transit avant d’arriver à Paris. Là, sa connaissance des langues compte beaucoup dans son entrée à HEC, qu’il quitte en 1930 pour entrer aux disques Polydor où on lui confie très vite des responsabilités artistiques, puis à Radio Cité, qui révolutionnera un média encore nouveau.

Toutes ces années, le jeune Jacques Canetti multiplie les premières : il tient la première émission régulière de jazz à la radio, il organise les premiers concerts de Duke Ellington à Paris, il monte le premier orchestre de musiciens noirs de jazz en France, il convainc Marlene Dietrich de graver ses premières chansons en français, il dirige les premières séances d’enregistrement d’Edith Piaf, il compose et enregistre (au pipeau !) le premier jingle d’une radio… Dans la France puis l’Afrique du Nord de la guerre et de l’Occupation, ses aventures le mènent à diriger des théâtres, organiser des tournées, diriger des radios, dans un maelström d’aventures hautes en couleurs.

Après-guerre, il poursuit son activité tous azimuts. A Paris, il crée le théâtre des Trois Baudets, au pied de la Butte Montmartre. Là vont passer tous les noms qui comptent, chanteurs comme comiques, débutants inconnus comme noms déjà prestigieux. Une photo de famille prise dans les années 50 dans la salle des Trois Baudets est édifiante : on y voit Juliette Gréco entre Boris Vian et Pierre Dac, ainsi que Serge Gainsbourg, Christian Duvaleix, Ricet Barrier, Pierre-Jean Vaillard, Guy Béart, Jacques Brel, Darry Cowl, Jean-Claude Darnal, les Quatre Barbus, Aglaé, les Garçons de la Rue, Francis Lemarque, Raymond Devos, les Trois Horaces, Gérard Séty, Catherine Sauvage, Philippe Clay, Lucienne Vernay, Fernand Raynaud, Mouloudji, Pierre Dudan, Georges Brassens, Francis Blanche, Patachou, Robert Lamoureux…

Et les tournées Radio Programme (que tout le monde appelle "tournées Canetti") proposent des plateaux de quatre à dix artistes aux salles de province et des colonies françaises – théâtres municipaux, salles des fêtes, casinos ou scènes en plein air... Ecole "à la dure", au rythme effréné, dans laquelle les jeunes artistes apprennent le métier de la scène et leurs aînés rodent leurs nouvelles chansons avant leur rentrée parisienne.

Incontournable et tout-puissant dans les années 50


Dans les années 50, personne n’est aussi puissant que Jacques Canetti dans les métiers du spectacle. Il détecte tous les nouveaux talents pour Philips, Polydor et Fontana, avec la conviction qu’un artiste met parfois des années à percer. Ainsi, il s’obstinera à sortir les premiers albums de Serge Gainsbourg, convaincu de son talent malgré des ventes qui ne dépassent pas quelques centaines d’exemplaires. Avec son poids dans le système des tournées et l’importance des Trois Baudets dans le lancement des carrières de music-hall, il est incontournable et tout-puissant, ce qui suscite forcément des inimitiés.

Il est vrai que l’homme n’a pas un excellent caractère. Impulsif, ce n’est pas non plus un juriste. Cela va nouer le tournant de sa carrière. En 1962, la direction de Philips arrache le jeune Johnny Hallyday aux disques Vogue, qui ne croient pas vraiment que le potentiel de sa musique dépasse une saison de petits succès. La direction de Philips explique à Jacques Canetti que de gros efforts commerciaux vont être consentis pour développer la carrière de Johnny et que toutes les énergies doivent se tourner vers l’exploitation de la mine d’or que représente le rock’n’roll, qui a tout écrasé sur son passage aux Etats-Unis.

Or, Canetti pense que cette musique n’est qu’un vilain bâtard du jazz et ne durera pas. Il monte sur ses grands chevaux et claque la porte. Tant pis ! Il ira exercer ses talents de directeur artistique pour son compte, en pensant que ses artistes préférés vont le suivre. Mais il n’avait pas lu assez attentivement son contrat : une clause de tacite reconduction le lie pour encore trente mois à Philips. Pour s’en libérer, il doit accepter de ne pas travailler avec les artistes qui furent sous sa responsabilité chez Philips, Polydor ou Fontana.

Création des productions Canetti

Il crée donc les Productions Jacques Canetti à partir de zéro. Comme il signait à tour de bras chez Philips, il ne reste plus sur le marché que des artistes… qui ne chantent pas. Convaincu par sa prestation dans Jules et Jim de François Truffaut dans lequel elle chante Le Tourbillon, il fait enregistrer un disque de chansons de Rezvani à Jeanne Moreau. Il convainc Serge Reggiani d’entrer en studio pour un disque de chansons de Boris Vian, il fait enregistrer La Voix humaine de Jean Cocteau à Simone Signoret… Plus tard, il sera le premier à enregistrer un débutant de dix-huit ans du nom de Jacques Higelin, ainsi que Brigitte Fontaine.

Mais il ne retrouvera pas la splendeur de ses années Philips, privé des moyens auquel il avait jadis accès, et précisément au moment où le disque, devenu une industrie de masse, exige des investissements de plus en plus lourds. Le coffret que viennent de publier les Productions Jacques Canetti permet toutefois de prendre conscience de la singularité et de la richesse d’un catalogue qui compte parmi les plus stimulants des années 60-70, avec de nombreux croisements entre le monde de la chanson et la littérature.

Jacques Canetti, Mes 50 ans de chanson française, 176 pages et 1 CD, 39 €, Flammarion

Jacques Canetti, 50 ans de chanson française, 4 CD et 1 DVD, Productions Jacques Canetti.


Bertrand  Dicale