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Panorama chanson 2008

Les succès et le doute


Paris 

24/12/2008 - 

Cabrel, Bashung, Christophe, Malik, Souchon… L’année n’a pas manqué de chocs et de succès, malgré un contexte économique qui commence à peser franchement sur la thématique des albums. (Pour écouter des extraits de chanson cliquez sur les noms d'artistes)



L’année 2008 n’aura pas été particulièrement souriante dans la chanson française. Non qu’elle n’ait pas été féconde, bien au contraire, comme on va le voir. Mais elle s’est ouverte avec la mort de deux de ses plus grands sourires, Carlos (le 17 janvier) et Henri Salvador (le 13 février), avant que polémiques et humeurs moroses ne s’accumulent.

Au premier rang des polémiques, le vaste énervement médiatique autour de Carla Bruni et de son troisième album, Comme si de rien n’était. Devenue au cours de la préparation et de la réalisation de ce disque la compagne secrète, puis la compagne officielle, puis l’épouse du président de la République, l’ancien mannequin est passé d’une carrière déjà passablement singulière à un statut absolument inédit. Malgré tous ses efforts pour faire entendre ses nouvelles chansons comme le simple exercice d’une profession artistique, la sortie de son disque en juillet a été l’occasion d’un vaste carnaval médiatique – décryptage méticuleux de chacun de ses textes, règlements de comptes politiques camouflés sous l’exercice de la critique musicale, agressions personnelles sans nuances… Au bout du compte, il est même impossible de savoir si on peut considérer Comme si de rien n’était (double Disque d’or en France, Disque de platine à l’exportation) comme un succès commercial, après les scores déjà terriblement contrastés des deux premiers albums de Carla Bruni et dans un contexte où toutes les échelles habituelles de chiffres de ventes sont brouillées par l’effondrement historique des ventes de CDs. En effet, on atteindra sans doute en fin d’année une baisse globale de 60% du chiffre d’affaires de l’industrie française du disque en six ans.

carla bruni, alain souchon, bernard lavilliers, alain bashung, cali

Dans ces conditions, Alain Souchon offre, à la rentrée et en pleine crise financière mondiale, sa nouvelle chanson Parachute doré au téléchargement gratuit. Deux mois avant la sortie physique de tout l’album Ecoutez d’où ma peine vient, il s’en explique dans une petite vidéo, déplorant notamment la situation dramatique des maisons de disques et raillant les patrons qui conduisent leurs entreprises au désastre avant de toucher de lourdes indemnités de licenciement. On en oublie presque, pendant quelques semaines, à quel point quelques-unes de ses chansons nouvelles retrouvent la puissance d’écriture et le charme de ses grands tubes historiques – Rêveurs, Ecoutez d’où ma peine vient, Po po po… Mais la sortie de son disque, dans les premiers jours de décembre, ne parvient pas à redonner du baume au cœur aux marchands de CDs comme Francis Cabrel y était parvenu au printemps avec Des roses et des orties, album au classicisme country-folk proche des Chemins de traverse mais plus que jamais marqué par les problèmes politiques et sociaux de l’époque.

Il est vrai, d’ailleurs, que la crise que traversent les pays occidentaux et la France en particulier a été comme un fil tendu sur toute l’année de la chanson : souvenirs de campagne présidentielle et optimisme militant chez Cali dans L’Espoir, états troublés du monde et tensions sociales hexagonales chez Bernard Lavilliers dans Samedi soir à Beyrouth, exploration du couple et de la société d’aujourd’hui chez Alain Bashung dans son prodigieux Bleu pétrole, salué dès sa sortie en mars comme un des disques les plus réussis de l’année.

Et on n’en finirait plus d’énumérer les réflexions sur le rôle du chanteur dans la société, les figures nouvelles de l’amour contemporain, les besoins éperdus de poésie dans un quotidien adverse, les regards compassionnels sur l’époque que traverse le pays : les albums Restons amants de Maxime Le Forestier, Où s’en vont les avions de Julien Clerc, Je sais que la Terre est plate de Raphael, Quinze chansons de Vincent Delerm, Manitoba ne répond plus de Gérard Manset… Tous contemplent le monde les yeux grands ouverts, souvent effarés par ce qu’ils voient, circonspects quant aux solutions péremptoires et pressés de poser un baume de beauté et de tendresse sur des temps troublés.

D’ailleurs, c’est depuis le plein cœur des craquements identitaires, spirituels et sociaux de la France qu’Abd Al Malik sort à la rentrée Dante, troisième album solo qui marque une date autant musicale que politique dans le rap français. Se disant ouvertement patriote, travaillant avec des sommités de la chanson française classique (Gérard Jouannest, Alain Goraguer, Juliette Gréco…), rendant hommage à quelques grands maîtres du passé (Claude Nougaro, Serge Reggiani), il poursuit son travail révolutionnaire sur la matière du hip hop amorcé avec Gibraltar tout en dessinant quelques pistes pour demain.

Cet optimisme est bien rare. Pour une Zaza Fournier dont le premier album s’habille de couleurs acidulées et pétulantes, les autres révélations de l’année ont été plus graves : Berry avec les mélancolies radieuses de l’album Mademoiselle ou Loane avec les sourires un peu tristes de Jamais seule ont montré des talents plus portés à la confidence douce-amère qu’au cha-cha-cha ravi. Et on ne cherchera pas un chromo ensoleillé de 2008 chez Juliette qui, avec l’album Bijoux & babioles, puise sa bonne humeur dans les splendeurs du music-hall, ou chez Jean-Louis Murat qui, avec Tristan, enregistré absolument seul, revisite sur le mode profus et baroque un mythe occidental médiéval…

D’ailleurs, les personnages les plus fièrement atypiques de la chanson française ont comme eux sorti des disques forts, festins de poésie et de musique qui ont tous séduit : Amours suprêmes de Daniel Darc, L’Homme du monde d’Arthur H, Tableau de chasse de Claire Diterzi, I Love You de Mathieu Boogaerts ou Soleil du soir de Dick Annegarn ont évidemment séduit, sans pour autant atteindre le succès de ventes d’Aimer ce que nous sommes de Christophe, grosse surprise commerciale du printemps.

Inversement, Johnny Hallyday chantant à pleine force sa prochaine retraite d’artiste de scène n’a pas tout à fait convaincu avec Ça ne finira jamais, album célébrant avec ferveur sa propre légende, qui n’a pas tenu plus de quelques semaines en tête des ventes, contrairement à son habitude. Pourtant, quelques autres artistes ont travaillé avec succès leur répertoire ancien, la vision la plus radicale étant celle de Laurent Voulzy qui, trente et un ans après, a revisité son tube Rockollection dans l’album Recollection, une des plus grosses ventes d’une année qui se clôt sur le retour dans les bacs d’un autre parangon de la chanson populaire, Adamo. Il invite au Bal des gens bien dix-huit de ses collègues pour revisiter autant de ses succès passés – Souchon, Voulzy, Cali, Raphaël, Bénabar, Thomas Dutronc, Renan Luce, Loane, Yves Simon… Comme une métaphore d’une année faste mais sans grande surprise.

Bertrand  Dicale