ParisÂ
05/01/2009 -Â

"Sur mes vieux jours, je joue carrĂ©ment jazz." Mario Canonge vient de sortir Rhizome Tour, son nouvel album et il se plaĂźt Ă un jeu qui dĂ©payse sans doute une bonne partie de ses premiers fans. Avec ce disque, qui fait suite Ă Rhizome, paru en 2004, le pianiste martiniquais file toujours la mĂ©taphore vĂ©gĂ©tale initiĂ©e par le poĂšte Edouard Glissant Ă©voquant ce quâest la culture crĂ©ole. Autrement dit, plutĂŽt quâune seule racine plongeant Ă la verticale dans un terreau unique, la crĂ©olitĂ© se nourrit dâun rĂ©seau de rhizomes : "De toutes les racines ici mĂ©langĂ©es, aucune ne tue lâautre, pas une nâest trahie, et elles concourent toutes Ă une vĂ©gĂ©tation hardie et renouvelĂ©e", comme lâa Ă©crit Glissant. Sur lâalbum Rhizome, Mario Canonge avait invitĂ© ainsi, comme un manifeste de diversitĂ©, le trompettiste amĂ©ricain Roy Hargrove et le bassiste camerounais Richard Bona.
Dans ce nouveau disque enregistrĂ© en public Ă Thionville, dans lâEst de la France, il y a quelques mois, il emmĂȘle les rĂ©fĂ©rences, les appartenances, les couleurs, les humeurs de sa musique. Il est flanquĂ© de Linley Marthe, contrebassiste mauricien vivant Ă Paris, et quâil avait souvent croisĂ© dans les clubs. Ces cinq derniĂšres annĂ©es, Marthe appartenait au Syndicate de Joe Zawinul. A la mort du claviĂ©riste autrichien, en septembre 2007, Canonge lâappelle. Marthe lui prĂ©sente Chander Sardjoe, NĂ©erlandais dâorigine surinamienne et indienne, qui a notamment Ă©tĂ© batteur de Steve Coleman. "On a eu une seule rĂ©pĂ©tition et ça a fonctionnĂ© tout de suite." Le nouveau trio part aussitĂŽt aux antipodes et, aprĂšs trois semaines de tournĂ©e en Nouvelle-ZĂ©lande et en Nouvelle-CalĂ©donie, donne un concert Ă Thionville. Câest en Ă©coutant lâenregistrement, quelques semaines plus tard, que Canonge rĂ©alise quâ"il y a quelque chose".
ClartĂ© et foisonnement de la musique, ferveur et sĂ©rĂ©nitĂ©, grĂące et chair : le trio de Mario Canonge fonctionne comme sâil tournait depuis des lustres. Et le pianiste exalte la musique antillaise comme personne, avec une faconde et une gĂ©nĂ©rositĂ© enflammĂ©es. Mais il se souvient bien quâaprĂšs avoir dĂ©couvert les biguines et les tangos sur le piano de sa grand-mĂšre, il fut irradiĂ© par Bill Evans, par le pouvoir dâun langage harmonique dâune richesse inĂ©puisable et par les ressorts Ă©motionnels de la virtuositĂ©. Plus que jamais, il aborde la musique par lâinstrument, le plaisir par la libĂ©ration des formes et des genres préétablis.
SâĂ©loigner de la veine antillaise ?

Son prochain album sera dâailleurs dans une veine pianistique peut-ĂȘtre encore plus Ă©loignĂ©e de la musique antillaise, en prolongement de son plaisir hebdomadaire en club, rue des Lombards aux Halles, Ă Paris : "Quand je suis Ă Paris, je joue tous les mercredis Ă 19h30 au Baiser SalĂ©, en duo avec le contrebassiste Michel Zenino. Nous ne jouons que des standards de jazz". Il pense graver avec lui son prochain album, dans des couleurs plus universellement jazz. Mais il a aussi sorti, au printemps dernier ("sans aucune promo"), lâalbum Punch en musique vol. 2. Deux ans aprĂšs un premier album consacrĂ© aux classiques antillais des annĂ©es 1920 aux annĂ©es 1960, il sâest intĂ©ressĂ©, toujours en trio, Ă un rĂ©pertoire plus contemporain. Avec le contrebassiste Alex Bernard et le batteur Gregory Louis, il traverse lâĆuvre de Paulo Rosine et Malavoi tout en reprenant certains de ses propres thĂšmes, avec deux titres chantĂ©s par son ami et complice de toujours, Ralph Thamar.
Il ne perd pas de vue non plus lâaxe du jazz caraĂŻbe, notamment en reprenant de loin le dialogue Ă deux pianos entrepris il y a deux ans avec Alain Jean-Marie. RĂ©cemment encore au 1er Gwadloup festival, dans lâĂźle natale dâAlain Jean-Marie, les deux instrumentistes se sont retrouvĂ©s autour dâune quinzaine de titres dâinspiration plus ou moins antillaise (dont des thĂšmes de Wayne Shorter ou Dizzy Gilespie) ainsi que de leurs propres rĂ©pertoires Ă lâun et lâautre. Et il nâoublie pas non plus, Ă lâoccasion, lâamour quâil partage avec â encore â Ralph Thamar pour le bolĂ©ro cubain et qui a donnĂ© lâalbum Alma y Corazon.
Il tourne en alternant les formules et les formations, toujours agacĂ© par le sort qui est fait aux musiciens antillais en France. "Beaucoup de programmateurs pensent quâun musicien antillais est forcĂ©ment lĂ pour la fiesta. MĂȘme si on met lâadjectif "grand" devant, ils ne pensent pas autre chose." Donc, grand musicien antillais, Mario Canonge nâest pas trĂšs souvent dans les festivals de jazz en France. Depuis quelques annĂ©es, il voyage beaucoup Ă travers le monde, notamment par le rĂ©seau des Centres culturels français et des Alliances françaises, qui lâa attirĂ© dâInde en Afrique, du Moyen-Orient Ă lâExtrĂȘme Orient ou, en mars prochain, en AmĂ©rique Latine.
Bertrand Dicale
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