ParisÂ
14/01/2009 -Â

C’est une dame prévenante, qui vous invite à boire un ti punch. Comme une nécessaire mise en bouche avant d’entrer dans son univers, le vif du sujet. A 98 printemps, Jenny Alpha assure dans son rocking-chair la promotion de son nouvel album, La sérénade du muguet. Le premier depuis plus d’un demi-siècle !
Comme une renaissance à l’heure de tirer le rideau pour cette grande dame du théâtre, tout a commencé en 2000. "Jean-Pierre Meunier, un garçon charmant, m’a emmenée écouter David Fackeure au festival Jazz au fil de l’Oise. J’ai été subjuguée par son style sur la biguine. Quel sens du rythme. J’étais sûre que c’était un béké !" Eh non, ce pianiste est un Cht’i, biberonné au swing caraïbe. "Je lui ai chanté une chanson de mes débuts : La sérénade du muguet, une mélodie que j’ai écrite en référence à la grande liane blanche antillaise qui entourait le balcon de la maison de mon enfance. Ça sentait si bon. David a été conquis."
Du coup, le jeune homme lui propose de l’enregistrer pour placer ce thème sur le second volume de ses Jazz On Biguine. "Mais on était tellement content du résultat qu’on a décidé de réaliser un disque complet…", se souvient David Fackeure. Pour ce faire, il enregistre la voix de Jenny en témoin, dans son petit appartement parisien, à deux pas de la fameuse rue Blomet où se tenait le plus fameux des bals nègres. "Mes parents m’avaient interdit d’y aller. Trop canaille !" C’est là qu’elle entasse désormais un siècle de souvenirs, entre photo de Robert Desnos, l’un de ses multiples amis, et une bibliothèque de beaux livres, pour cette dame de cœur qui avait des lettres. Après avoir posé les bases instrumentales, entouré de son trio et de quelques invités dont Thomas Dutronc à la guitare et Xavier Richardeau au saxophone, le pianiste reviendra chez elle pour graver son chant pour l’éternité.
Avant le théâtre

Une amie du monde des arts

Celle qui fut l’amie du monde des arts, de Cocteau, Barrault et compagnie, aura aussi été au cœur de la scène créole d’alors : le Cubain Don Baretto, "un modèle de gentillesse" avec qui elle joua dans un club de Pigalle, le sublime batteur martiniquais Sam Castendet, le Guyanais Henri Salvador quand celui-ci jouait encore en duo avec son frère André. "Il m’appelait Tifilla !" C’est aussi cela que rappelle Jenny Alpha avec cet album qu’on n’attendait plus. Dessus, elle chante juste, elle reprend des airs traditionnels, elle récite un conte, elle donne la réplique à Tony Chasseur, sur un émouvant C’est pas possible, composé par Al Lirvat. A cette exception près, tout le répertoire a été choisi par ses soins, ceux d’une "sophiscated lady", pour paraphraser l’un des classiques du jazz vocal.
Au moment de quitter ce joli brin de femme, elle propose toujours aussi attentionnée un autre verre. "Non, merci… mais justement, c’est pour quand votre prochaine tournée ?" "Attendez mes cent ans !" Promis, on sera là .
Jacques Denis