10/04/2009 -

Dans L’Intraitable beauté du monde récemment adressée à Obama, vous décrivez le jazz comme une "musique née de ce phénomène de créolisation"… Est-ce à dire que le jazz est créolisé ?
Il n’y a pas de continuité logique dans l’apparition de phénomènes de créolisation. C’est de l’ordre de l’inattendu. C’est le cas du jazz, la création d’une communauté martyrisée et réduite à l’état d’animalité, sans aucune possibilité d’évolutions dans aucune direction et ayant tout perdu dans les bateaux négriers. Les esclaves africains sont arrivés nus, sans aucun instrument. Pour se reconstruire, ils ont dû fouiller les traces de leur mémoire, et ont ainsi inventé le jazz. C’est-à-dire l’expression de ces traces, en d’autres termes la créolisation. Mais en plus, cette musique née d’une communauté, va immédiatement devenir valable pour tous, contrairement aux chants des autres communautés – italiens, juifs, irlandais… – qui demeurent liés à l’exercice, plus ou moins libre, d’une variété culturelle qui s’exprime en tant que telle.
Ce qui caractérise le jazz peut-il s’appliquer aux musiques antillaises ?
Les Noirs dans le Nouveau-monde n’expriment pas quelque chose qui existe déjà : le chant africain leur a été confisqué. En revanche, il y a plus que cela : la trace de ce chant. C’est le cas du jazz, mais aussi du reggae, du calypso, de la biguine, de la salsa… Cette trace s’exprime aussi dans les tambours : guadeloupéen, dominicain, jamaïcain, cubain… Aucun n’est le même, tous repartent de cette idée de trace, la cherchent et se mettent en relation. C’est cela qui est la marque de la diaspora africaine : cette capacité à créer de l’inédit par rapport à elle-même à partir d’une trace. Ce peut être le souvenir d’un rythme, la fabrication d’un tambour, une manière de dire qui utilise non pas l’ancienne langue mais les modalités de celle-ci. Voilà pourquoi, à la différence du chant irlandais, espagnol ou italien, il ne s’agit nullement d’une expression folklorique, mais d’une création en perpétuelle réinvention. Le jazz est à ce titre emblématique : en un siècle, cette musique n’a cessé d’évoluer. Des gospels au free jazz ! C’est un changement permanent.
C’est aussi un symbole d’émancipation dans un contexte extrêmement violent de ségrégation…
Même dans ces situations, quand vous avez la volonté de dépasser, vous êtes plus grands que ce que l’on vous fait. Et c’est pour ça qu’Obama est plus grand que le pasteur Wright* ! Alors que ce dernier a raison lorsqu’il énonce des vérités historiques à propos du lynchage… Simplement, il ne les dépasse pas. C’est cela le jazz, la rumeur des siècles, les plaintes de l’océan. Je n’ai jamais été très attiré par la Négritude, et les théories affiliées. Le jazz, c’est de la négritude assumée et dépassée. Ce n’est pas seulement l’écho de la Virginie ou de Chicago, mais la faculté à saisir le monde sans perdre son originalité. Ce qui n’est pas le cas des belles musiques folkloriques, car elles ne nous emmènent pas au-delà de nous-mêmes. Au contraire, il y a un plaisir de satisfaction qui m’entoure mais ne me dépasse pas.
Dans l’universalisme ?
Le métissage et la créolisation ne sont pas l’universalisme. Ni le jazz. Pour moi, la relation et sa poétique, c’est la quantité réalisée de toutes les différences du monde, sans en oublier une seule. L’universel, au sens occidental du terme, c’est la sublimation du particulier en une espèce de valeur dominante, et avec toute une hiérarchisation des valeurs, et donc des sociétés. Non, la réalité du monde actuel doit être la quantité de toutes les differences.

On dit que sans la dévastation de Saint Pierre en 1902**, le jazz serait peut être né en Martinique…
L’embouchure instrumentale des clarinettes et des saxophones des musiques antillaises du début du siècle est exactement la même – rugueuse, râpée – que celle des musiciens du jazz de la même époque ! En rade de Saint-Pierre, il y avait en permanence une dizaine de bateaux des Etats-Unis. Cette catastrophe a totalement étêté toute la création martiniquaise. Sans cela, Saint-Pierre aurait établi des relations musicales fantastiques avec la Nouvelle Orléans. Mais avec la disparition de quelque 35 000 personnes, la biguine s’est repliée sur ce drame et a perdu la dynamique, cette énergie qui animait alors la Nouvelle Orléans. Cette musique que j’aime est devenue une mélancolie de la catastrophe, puis doudouiste et folkloriste, ce que n’est jamais devenu le jazz… Hormis quand on joue les reconstitutions historiques dans des lieux de la Nouvelle Orléans. C’est dégueulasse !
*Le pasteur Jeremiah Wright est un ami du président américain qui s'est fait remarquer durant la campagne présidentielle à cause de ses sermons enflammés
** La commune de Saint-Pierre fut détruite suite à l'éruption de la Montagne pelée.
A écouter :
Jacques Coursil Clameurs (Universal Jazz)
Marion Canonge Rhizome (O+/Harmonia Mundi)
Jacques Denis