Paris
23/09/2009 -

Sanglé dans une veste et un pantalon en cuir noir, il arrive sous les hourras d’un public déjà conquis. Pierre Lapointe a déjà sa petite renommée en France, depuis la sortie de la Forêt des Mal-aimés en 2006 et les concerts à guichets fermés qui avaient suivi dans cette même salle de la Boule Noire. L’ambiance de départ est studieuse : les spectateurs sont assis et aucun ne pipe mot. Seul le murmure des pédales du grand piano à queue de Pierre Lapointe est audible quand il se glisse derrière pour entonner Nous restions là : "J’ai fait cet étrange rêve / où nous étions tous deux / Auréolés de bonheur / Sous des centaines de soleils qui pleurent / La peau rapiécée par des fils / Sortant de nos talons d’Achille / Nous restions là".
Jolis mots, images dures, l’étrange poésie de Pierre Lapointe se répand dans l’air. Et fait cogiter : il est question d’amour, de trahison, de désespoir, de mort, de suicide… Pierre Lapointe le dit lui-même, il fait des chansons "dépressives". L’ambiance, pourtant, n’est pas lourde. C’est tout l’art de ce trouvère moderne, qui se moque de lui-même et s’interrompt dans un fou rire après avoir chanté "Nous avons sur la langue, des tisons de feu", le début d’un morceau : "Oulala ça doit faire mal, ça ! Comment j’ai pu l’écrire ?" Sa façon décontractée de s’accouder au piano quand ce n’est pas lui qui joue, de faire sa promo ("Si vous ne dites pas du bien de ce spectacle, je vais personnellement vous casser la gueule"), de présenter ses cinq musiciens en les charriant ("Au piano, Josiane Hébert, seul membre du groupe à ne pas avoir de poils au visage, mais tu en as ailleurs, n’est-ce pas ?"), détend vite son si studieux auditoire.

Ses musiciens ne sont pas en reste, tous très bons et débordants d’énergie. L’alchimie (le travail aussi sans doute !) entre eux est palpable. Elle se sent dans leur façon de s’écouter, de se regarder, de se marrer. Ils mixent les codes de la musique classique avec du jazz, du rock et des sonorités électro contemporaines en un tour de main. Les harmonies sont franchement superbes. Veloutées ici (Les lignes de ma main), excitées là (Le magnétisme des amants), délirantes quand les synthétiseurs intergalactiques et les néons suspendus derrière la scène s’en mêlent (Sentiments humains).
Le show est bien dosé, alternant fougue collective (tous les musiciens en chœur sur Le Bar des suicidés) et instants de respiration délicats (piano/voix ou piano/programmations sonores). Il se termine sur un morceau de la Forêt des mal-aimés (Deux par deux rassemblés) orchestré avec… des flûtes à bec ! C’est la dernière "joke" de Pierre Lapointe, qui a semble-t-il réussi sa dissection des sentiments : il est rappelé deux fois par un public debout, le sourire jusqu’aux oreilles et l’âme rassasiée de poésie.
3 questions à… Pierre Lapointe![]() Pierre Lapointe : Je pars toujours d’une idée très esthétique pour créer mes projets. Mon but avec Sentiments humains, c’était de trouver le cri humain. Pour m’en approcher, j’ai beaucoup écouté les Doors, Nina Simone, des chants d’esclaves noirs américains des années 1940 et surtout Léo Ferré. Il a une façon de clamer très phallocrate, qui normalement ne m’attire pas du tout mais là, j’avais besoin que son intensité m’inspire. Il est à mon avis bien plus hardcore que beaucoup de groupes punk d’aujourd’hui ! Vous occupez la Boule Noire pendant près d’un mois. Comment se renouveler chaque soir ? Avez-vous personnellement pâti des coupes effectuées par le gouvernement Harper dans les budgets culturels canadiens ? * Spectacle pluridisciplinaire écrit par Pierre Lapointe et présenté au Québec lors des Francofolies de Montréal en 2008 |
Fleur De la Haye
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