Paris
15/03/2010 -

Depuis le 12 janvier, vous avez participé à une vingtaine de concerts de soutien…
Oui, pour l’instant je considère que je suis plus utile à l’extérieur qu’à l’intérieur d’Haïti. Je ne suis pas menuisier, je suis musicien !! Donc je peux permettre de lever des fonds pour mon pays. Mais sur place…Tout ce que j’avais entrepris est tombé avec le séisme. Je venais d’installer un home studio chez moi, pour enregistrer des artistes, il n’en reste rien. Les soirées qu’on organisait au Montana sont annulées, mais celles du Havana, un café où les artistes allaient jouer jusqu’au petit matin après les Comet Lounge ont repris la semaine dernière. Il faut redonner vie à la société. Et la musique peut y contribuer. Chez nous, tout se fait en musique : on travaille en musique, on aime en musique, traditionnellement, on meurt même en musique à Haïti. Sur place, un artiste comme Mikaël Benjamin joue dans les camps de sinistrés. Mon morceau Ayiti Lévè ("Haïti debout", ndr) donne de la force aux gens… Les Haïtiens ont besoin d’eau, de médicaments et d’espoir. Nous sommes tous traumatisés par ce qu’il s’est passé.
Qu’est ce que cela vous apprend sur votre pays ?
Le peuple a fait preuve de beaucoup de sang-froid. Les Haïtiens sont très résistants, ils sont accrochés à la vie. On a retrouvé des survivants dans les décombres plus de sept jours après le séisme. Aujourd’hui, Haïti pleure ses morts, mais demain, la société va repartir sur des bases nouvelles, j’en suis sûr. Le séisme a touché toutes les couches sociales de la société : les riches, les pauvres, les membres du gouvernement, les employés, Port-au-Prince, la province… Et tous, sans distinction, se sont aidés après le séisme. Cette solidarité est quelque chose qu’on avait perdu et qui a aussi ébranlé tout le monde. Pour moi, c’est un nouveau départ : comme si Haïti se réveillait d’un coup. Plus rien ne sera jamais pareil : s’il faut reconstruire Port-au-Prince, alors il faudra décentraliser le pays. Avant le séisme, absolument tout, du dentiste à la moindre administration, se trouvait à Port-au-Prince…
Après le séisme, le monde entier a manifesté son soutien à Haïti et notamment plusieurs pays d’Afrique. Comment vous avez perçu cet élan de solidarité ?
Franchement, cette solidarité ne m’a pas surpris. Haïti est l’arrière-cour de l’Afrique. Quelque chose d’inexplicable relie les Haïtiens à l’Afrique : la première fois, quand j’ai posé le pied en Afrique, c’était au Cameroun, j’ai su que j’étais chez moi. Et quand je suis allé au Bénin, pour la première fois, quelqu’un m’a dit : "Tous les Noirs du monde sont nos cousins, mais les Haïtiens sont nos petits frères". C’est fort ! En Haïti, par exemple plein d’expressions nous ramènent à l’Afrique. On dit d’un homme vaillant que c’est un "Nèg Dahomey" (le nom d’un grand empire du Bénin, ndr), ou un vodouisant haïtien dira : "je suis un franc guinéen", ce qui signifie : "je pratique un vaudou pur, originel". L’Afrique est là, reliée à nous.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je suis en résidence en France pour six mois, à la Cité des Arts. Ce n’était pas planifié du tout. J’avais commencé à travailler mon troisième album chez moi à Haïti, tout a disparu. Il faut tout reprendre à zéro, s’adapter à la situation. Mes musiciens sont restés en Haïti et ont des responsabilités importantes, notamment familiales. Donc il faut monter un nouveau groupe, et se mettre à travailler le disque. Mais je n’ai pas l’habitude de rester longtemps loin de mon pays : je souhaite y retourner au plus vite.
Eglantine Chabasseur
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