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Sorry Bamba, le messager de la musique dogon

Pour le musicien, la compétition reprend


Paris 

19/11/2010 - 

Sous son costume de vĂ©nĂ©rable doyen de la musique malienne, Sorry Bamba a toujours ses habits de musicien fougueux, inventif, incroyablement exigeant, qui lui ont permis de briller en solo mais aussi avec l’orchestre du Kanaga de Mopti dont il Ă©tait le patron. Son album Dogon blues, qui met fin Ă  une trĂšs longue absence discographique, renforce son rĂŽle d’ambassadeur et modernisateur de la musique dogon.




"MaĂźtre !"
C’est ainsi que les musiciens maliens, pour la plupart, s’adressent Ă  lui. Quelques-uns se permettent de lui donner du "grand frĂšre". Encore faut-il pour cela s’appeler Cheick Tidiane Seck et possĂ©der un CV aussi long que prestigieux ! En retour, lui, Sorry, parle en gĂ©nĂ©ral d’eux comme de ses "enfants ".

Du haut de ses 72 ans, il ne boude pas son plaisir aujourd’hui de pouvoir montrer aux plus jeunes de quoi il est capable. Enfin, avec son nouvel album Dogon blues, il a les moyens d’exploiter et partager les fruits de toutes ces annĂ©es de recherche pour moderniser la musique initiatique si spĂ©cifique du peuple dogon, Ă  dĂ©faut d’avoir eu alors l’opportunitĂ© d’enrichir sa discographie.

"Pendant plus de vingt ans, je n’ai rien fait", rappelle-t-il. Du moins, rien qui ne mĂ©rite Ă  ses yeux d’ĂȘtre mentionnĂ©. Hamdallaye, paru en 1995 ? "C’était une maquette, mais il fallait sortir quelque chose." Pour exister, ne pas sombrer complĂštement dans l’oubli depuis qu’il avait Ă©tĂ© amenĂ© Ă  s’installer Ă  Paris. "Je ne peux pas me vendre", reconnaĂźt-il sans hĂ©sitation. "Je ne veux rien demander Ă  personne, c’est ça mon dĂ©faut." L’ambition, pour lui, n’est pas d’ordre personnel, elle se situe uniquement dans la qualitĂ© du travail effectuĂ©.

Quand l’orchestre rĂ©gional du Kanaga de Mopti, qu’il dirige, remporte la biennale culturelle et artistique du Mali en 1978, il laisse Ă  d’autres le soin d’aller chercher la coupe ! "Il n’est pas bon Ă  l’homme de parler de lui-mĂȘme", dit le proverbe bambara. Sorry en a fait un principe auquel il ne saurait dĂ©roger. "Le jour oĂč tu vas sentir que tu es le meilleur, tu n’avanceras plus. Il faut travailler, toujours", lui avait dit son ami, son "pĂšre" Amadou HampĂątĂ© Ba, le cĂ©lĂšbre Ă©crivain malien. Il a suivi le conseil, mĂȘme lorsque les temps se sont faits durs, que le cercle autour de lui s’est rĂ©trĂ©ci. Il cite ceux qui ne l’ont pas lĂąchĂ© : la chanteuse Mamani Keita, et surtout le guitariste Jack Djeyim.

Retour sur le devant de la scĂšne


Celui qui a servi d’intermĂ©diaire pour le sortir du tunnel ? Cheick Tidiane Seck. Evidemment. En CĂŽte d’Ivoire, il y a trente ans, il avait dĂ©jĂ  donnĂ© un coup de main Ă  Sorry lorsque tous deux avaient tentĂ© leur chance Ă  Abidjan. Cette fois, il l’invite au concert qu’il donne Ă  Paris avec Dee Dee Bridgewater, intitulĂ© Malian Project. Sur la scĂšne du New Morning, il le prĂ©sente, vante ses mĂ©rites, et s’arrange pour que son aĂźnĂ© puisse donner un aperçu de son savoir faire, d’autant qu’une bonne partie des musiciens prĂ©sents connaĂźt son morceau Sekou Amadou.

Dans la salle, le patron du label Universal Jazz n’attend pas longtemps pour proposer un contrat Ă  Sorry
 Ravi, le musicien dĂ©barque en studio et prend soudain conscience du temps qui s’est Ă©coulĂ© depuis ses prĂ©cĂ©dents albums : aucun appareil ne peut lire la cassette sur laquelle il a patiemment rassemblĂ© toutes ses idĂ©es !

Une fois l’obstacle contournĂ©, il part au pays dogon enregistrer les percussionnistes locaux afin de conserver cette authenticitĂ© Ă  laquelle il tient. "Des mĂ©lodies lĂ©gendaires modernisĂ©es et personnalisĂ©es", Ă©crivait le magazine Afrique Asie en 1977 lors de la parution de son second 33 tours.

Plongée en pays Dogon


La dĂ©marche est restĂ©e exactement la mĂȘme pour Dogon blues, constituĂ© en grande partie de titres empruntĂ©s au rĂ©pertoire des Dogons. Sorry y a consacrĂ© sa carriĂšre. Curieux de voir ces danseurs qui s’asseyaient sur les toits quand ils Ă©taient fatiguĂ©s (d’ĂȘtre sur leurs Ă©chasses), comme lui racontait sa mĂšre, l’enfant de Mopti a suivi son marabout dans les falaises de Bandiagara. La chance lui sourit : il assiste Ă  la cĂ©rĂ©monie de la danse des masques, et commence Ă  se passionner pour cette culture millĂ©naire.

Lorsque les autoritĂ©s malienne, aprĂšs l’indĂ©pendance, organise une compĂ©tition musicale Ă  l’échelle du territoire, Sorry se prend au jeu, motivĂ© par l’envie de surprendre en permanence. Le rĂšglement interdit de copier les Cubains ou d’autres styles en vogue, au risque d’ĂȘtre pĂ©nalisĂ©. Il faut mettre en valeur les traditions nationales. "Ça nous a permis de nous creuser la tĂȘte pour essayer de faire quelque chose", analyse-t-il.

EncouragĂ© par le succĂšs de Sekou Amadou, un titre peul ancestral qu’il a rĂ©arrangĂ©, il part demander aux Dogons le droit de reprendre leurs morceaux. Sous la toguna, cette case commune au toit trĂšs bas, il s’engage Ă  respecter les interdits : ne rien enlever, ne rien ajouter, Ă  l’exception notable de tous les instruments extĂ©rieurs au Mali ! Pas de kora, de balafon, de ngoni, mai d’accord pour la basse, les claviers


Le trompettiste qu’il est – il arrĂȘtera le jour oĂč il entendra Miles Davis â€“ s’en donne Ă  cƓur joie avec les cuivres qui remplissent un rĂŽle-clĂ© dans ses versions portĂ©es par une dynamique irrĂ©sistible. Une rĂ©miniscence de ces fanfares ghanĂ©ennes que le jeune Sorry regardait rĂ©pĂ©ter, lorsqu’elles passaient Ă  Mopti jouer le high life pour leurs compatriotes venus pĂȘcher dans les eaux poissonneuses du Niger.


Dogon blues

  par SORRY BAMBA

Sorry Bamba Dogon Blues (Universal Music) 2010

En session acoustique samedi 20 décembre dans La Bande Passante sur RFI et en concert le 3 Février 2011 à l'Alhambra à Paris

Bertrand  Lavaine